Lorsque j’étais enfant, les réunions de famille ne se terminaient pas toujours sereinement.

Mon grand-père maternel était un grand mutilé et cela se voyait...

A la fin du repas, après les compliments, poésies ou chansons dits ou chantés par les enfants, immanquablement, grand-père était sollicité...

Il se levait, s’appuyant au rebord de la table, et déclamait le poème que je vous livre.

Ce poème il le connaissait par cœur. Blessé crânien, il avait été amené à l’apprendre et à le réciter au Casino de Paris, probablement pour le 14 juillet 1919. Pour la date je n'en suis plus très assuré, ce que je sais c'est qu'il avait été extrait de l'hôpital de la Salpêtrière pour cet évènement.

J'ai retrouvé récemment dans ses papiers le texte de la poésie de Lucien Boyer en bonne place.

Ce que je ne savais pas, c’est que le texte est dédié au lieutenant Fernand Lebaïlly (en fait Léon Fernand Lebaïlly) du 36e régiment d’infanterie tué le 18 juillet 1918 à Missy-au-Bois ( Aisne ) alors qu’il était passé à l’AS. 39. Né dans le Calvados, demeurant à Paris 17e, tué dans sa 28e année, qui était-il ? Un poète sans doute ?

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Fiche du lieutenant Lebaïlly

Page titre du poème « Le Retour »

Ce poème, je vous invite à l’apprendre, il faut bien entendu le clamer pour le diffuser :

A mon ami Fernand LEBAILLY, lieutenant au 36e de ligne.

LE RETOUR

La guerre était finie et Dieu jusque là-haut,

Parmi les astres d'or brillants comme des phares

Entendit des clameurs et des bruits de fanfares

Et des hourrahs partant de Douvres à Tsing-Tao.

- Quel bruit, demanda-t-il, trouble l'azur sans voile ?

- Seigneur, fit une voix dans les célestes choeurs,

C'est le grand défilé des Alliés vainqueurs

Qui passe sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile.

Un brouhaha courut à travers le ciel pur :

La foule des Elus, jusque-là si stoïque,

Voulant voir défiler cette armée héroïque,

En trombe, se pressait sur les balcons d'azur.

Saint Pierre, en tortillant sa barbe de prophète,

Fébrile, trépidant comme un vieux cocardier,

Cria : - Faites venir Flambeau, le grenadier,

Il va nous expliquer les détails de la fête.

Et Flambeau s'avança, pimpant comme à Schönbrunn.

Il dit : - Ça me connaît la gloire militaire !

Tous ces beaux régiments qui défilent, sur terre,

Je vais vous les nommer, messeigneurs, un par un.

Les cavaliers passaient avec un bruit de houle...

Il annonça : - voilà les hussards ! Les dragons !

Et les portes du ciel frémirent sur leurs gonds

Aux transports délirants qui montaient de la foule.

- Ce n'est rien, fit Flambeau, c'est le commencement.

Voici les artilleurs !... dominant les trompettes,

Des hourrahs si nourris qu’on eût dit des tempêtes

Soufflèrent en rafale et jusqu'au firmament.

- Ce n'est rien,dit Flambeau, vous verrez mieux j'espère.

Ah! voici le génie !... Et les aviateurs !

Dans le vrombissement farouche des moteurs,

L'immense voix du peuple assourdit Dieu le père !

Puis Flambeau se penchant annonça : - Les marins !

Cette fois la clameur bouleversa les mondes

Et le soleil, conquis, jeta des palmes blondes

A ces humbles fêtés comme des souverains.

- Ce n'est rien dit Flambeau d'une voix attendrie :

Vous allez voir quand va passer l'infanterie...

Cela sera formidable, torrentiel,

J'ai peur que ce hourrah fasse crouler le ciel !

Et voici que soudain, après ces chevauchées,

Ils virent s'avancer les hommes des tranchées :

Les chasseurs, les lignards, les zouaves, les alpins,

Ceux qui prenaient racine ainsi que des sapins

Quand les minenwerfer déchaînaient leurs bourrasques.

C'était un océan de casques et de casques,

Mais., au lieu des clameurs de victoire, plus rien,

Le silence... Indigné Flambeau rugit : - Eh ! bien !

Ils ont bravé pour vous la mort, la faim, le givre:

Vous leur devez l'orgueil et le bonheur de vivre,

Et, quand vient le moment de leur ouvrir vos bras,

Vous vous taisez ? Français, vous êtes des ingrats !

Mais comme il achevait à peine cette phrase,

Il regarda la Terre et fut rempli d'extase...

Dans l'or éclaboussant du couchant radieux

Les poilus s'avançaient comme des demi-dieux

Sous leurs casques de fer plus troués que des cibles,

Et, frémissant, devant ces héros impassibles,

Dont le regard altier semblait dire : - C'est nous !

Tout le peuple, muet, s'était mis à genoux.