jeudi 22 septembre 2005
Le Tour de France Deloffre du 361e RI.
Paru dans la presse sportive sous le titre « Deloffre hors de combat » le 1er juillet 1915.
La marche rampante sous la mitraille. - Les marmites
ne m'empêchent pas de graisser mon pignon. - En pédalant je « rencontre » un obus.
Je fus mis hors de combat le 7 septembre au cours d’une mission dangereuse. Et voici dans quelles circonstances :
Mobilisé au 361ème d'infanterie je fus affecté en qualité de cycliste au service des renseignements.
Le matin du 7 nous recevons l'ordre d’avancer, coûte que coûte. C’est l’offensive qui commence ; en face de nous se trouvent des hauteurs sur lesquelles l’artillerie ennemie est en position et, de toutes ses pièces, nous envoie de vraies rafales d’acier.
Nous sommes en terrain découvert. Rien pour nous abriter. Les obus de tous calibres éclatent au-dessus de nous avec un bruit infernal. A chaque sifflement on se jette à terre, on forme la carapace, mais, sans s’arrêter on continue le mouvement en avant en pratiquant la marche rampante. Un feu d'enfer nous accueille dès que nous levons la tête mais cela ne nous arrête pas. Nous avons la consigne d’avancer et nous avançons. Une pluie de shrapnells arrose nos rangs. Beaucoup d’entre nous sont touchés, malgré cela nous progressons toujours dans la direction de ces satanés « lanceurs de marmites ».
A neuf heures la situation devient assez critique. Devant nous aucune trace de Boches, mais leur mitraille ne fait qu’augmenter de violence : nous avons à faire à de l’artillerie lourde. Malheureusement nous n’avons, à ce moment que des pièces de 75 pour leur répondre et, comme la distance est encore trop grande pour la portée de ce calibre, cela met un sérieux obstacle à notre progression. Le colonel donne l’ordre de rester sur place un moment afin de laisser passer le plus gros de l’ouragan de fer et de feu qui nous fait coller au sol comme des reptiles. Ce n'est pas le moment des balivernes. Cependant certains narguent les projectiles à leur passage. Je profite de l’arrêt pour graisser mes pignons car je pressens que je vais avoir un pli à communiquer. Pour comble de chance un éclat vient faucher ma burette au moment où je m’apprêtais à l’introduire dans le graisseur. Un juron à l’adresse des Boches et je m’élance sur la route à toute vitesse sous une pluie de balles qui me bourdonnent aux oreilles. Malgré tout je roulais à un train d’enfer avec l’espoir de mener à bien la mission qui venait de m’être confiée. Je ne devais pas aller loin. Au moment où j’abordai une descente rapide, qui me rappela celle de Doullens, un obus vint raser ma direction à hauteur de la tête de fourche et envoya la partie avant de ma machine à huit mètres de là, dans un champ de betteraves. Je reçus, à la joue, un éclat d’obus qui me fractura la branche montante du maxillaire. Je restai évanoui pendant trois quarts d’heure. Ensuite je fus évacué sur un hôpital de Rennes où j’ai eu la joie d'apprendre la victoire de la Marne.
Je suis maintenant en convalescence en attendant le jour de retourner au front pour me venger de ces abominables Boches.
L. DELOFFRE,
Tour de France.

