Ce discours prononcé le 11 novembre 1925 par René Gillig, représentant des mutilés, réformés, trépanés et blessés crâniens. A Noisy-le-Sec ou Romilly-sur-Seine ? Probablement à Noisy. Le document a été remanié et porte des suppressions ou des additifs. De plus la parole étant plus libre que la plume, il est possible qu’il ait fait quelques écarts. Cet ancien combattant était d’origine Lorraine (Forbach, Metz et Xonville), mais né à Romilly-sur-Seine (Aube).

11 novembre 1925

La guerre de 1914, qui ne devait durer que quelques semaines, que quelques mois, a enfin le 11 novembre 1918 fait cesser les affres de la mort où les survivants des vrais Poilus se débattaient depuis si longtemps.

Mais avant d’arriver à cette date de délivrance du 11-11-18, Souvenez-vous ô public ! Pendant cette minute de recueillement et après s’être inclinés respectueusement devant les tombes qui sont sous notre protection et avoir adressé un souvenir sincère à tous nos chers Grands Morts, il ne s’agit pas non seulement de garder le silence, mais il faut surtout vous interroger.

Vous dont l’enfance a été bercée par une maman souvent en larmes en songeant à votre papa toujours absent ; vous qui étiez trop petits pour comprendre encore les malheurs irréparables qui allaient advenir ; vous qui étiez trop jeunes pour porter les armes ou qui avez été sur le point d’être arrachés à votre famille, ayez une fervente pensée pour ceux qui ont combattu pour que la guerre soit abolie à jamais.

Vous qui êtes les générations futures, souvenez-vous et travaillez dans la paix en braves artisans plutôt que de faire la guerre en héros pour n’être traitée ensuite qu’avec ingratitude. Ô jeunes générations, ne vous laissez plus engager dans la guerre. Soyez prudents ! N’écoutez plus les paroles encourageantes, mais mensongères de ceux qui vous promettent tout pour sauvegarder leurs biens. N’écoutez plus ces voix égoïstes qui ne craignent pas de vous faire endurer les pires souffrances, les plus dures privations, de vous prendre votre santé, vos espoirs et de ne vous donner en retour que les plus amères déceptions.

Celui qui a vu, de ses yeux, la guerre, qui est encore obsédé après des années par l’odeur affreuse d’un champ de bataille et par les hurlements des mourants, celui-là ne comprend pas que la préoccupation essentielle de tous les hommes, leur pensée constante, ne soit pas d’écarter à jamais une telle monstruosité.

Vous bons vieillards qui pleurez un fils chéri au moment où vous attendiez de lui son aide et sa protection, vous qui prenez vos petits-enfants sur vos genoux pour leur raconter une histoire, racontez-leur vos misères dans lesquelles les horreurs d’une guerre vous a plongé à jamais ! Inculquez leur l’amour de la Patrie dans la paix et la haine de la guerre, soi-disant idéal pour lesquels leurs pères ont combattu et sont tombés au champ de la souffrance et de la gloire !

Vous Mamans, Sœurs, Epouses, Filles Fiancées du Combattant, combien de fois avez-vous maudit la guerre ? Combien de fois avez-vous réclamé les être chéris qui étaient là-bas dans la boue des tranchées, face à la mitraille, aux canons menaçants ? Combien de fois, combien de fois n’avez-vous pas imploré le retour de l’absent ? Quelles ont été les angoisses, les terreurs que vous avez traversées pendant ce trop long martyre ?

Quelles sont donc les tortures que vous ressentez encore et que vous ressentirez toujours ? Vos yeux aux larmes taries montrent suffisamment toutes vos peines...

Vous privilégiés de la guerre qui étiez aptes à porter les armes, mais que votre situation spéciale vous a permis de rester bien tranquillement dans vos foyers, souvenez-vous ! Ne boudez pas. Ne soyez pas envieux de nos décorations. Ne soyez pas jaloux de nos pensions. Ne regardez pas les Anciens-Combattants et surtout les invalides comme des être gênants. Ne leur rappelez pas leur malheur et essayez plutôt d’adoucir leur souffrances.

Et vous Parlementaires et Dirigeants, soyez moins insensibles pour la douleur des autres, ayez un cœur moins impénétrable, n’attendez pas les menaces pour vous montrer généreux et n’obligez pas ces malheureuses épaves de la guerre à se montrer en spectacle regrettable et plus démoralisant encore pour les générations futures que pour elles-mêmes.

Vous ne comprendrez donc jamais ce que peut être l’esprit d’un combattant ? Non, vous ne le comprenez pas car l’incompréhension est en vous, a toujours été en vous, pendant, après l’hécatombe. Vous n’avez rien compris de 1914 à 1919 et vous ne comprenez rien aujourd’hui. Rien...

Vous laissez tomber lourdement le voile de l’oubli. Le souvenir de la guerre s’efface et ceux qui ont souffert se retrouvent seuls face à leur misère et à leur douleur.

Le soleil du 11 novembre donnait trop de grand jour et cette lumière aveuglait trop de gens qui n’avaient rien connu de la guerre, trop de profiteurs, trop d’incapables. Ce soleil éclairait trop d’erreurs, trop de compromissions, trop de scandales, trop de hontes. Ce soleil auréolait d’une façon gênante ces poilus à l’inélégance et au langage un peu rude ; ces demi sauvages, ces révolutionnaires, qui avaient dans le foyer des batailles perdu le contact avec le monde civilisé, ne pensaient qu’à renverser, démolir, allaient chasser les indésirables, les incapables, les lâches, les voleurs. Il fallait donc à tout prix empêcher que ce soleil ne soit l’œil du remords et que ces gens dangereux ne menaçassent pas la sécurité du pays.

Et pourtant ces millions d’hommes sont revenus, certes un peu courbés sous le poids des batailles, un peu amers par l’acuité des souffrances endurées, un peu sceptiques sur les hommes et sur les choses, mais ces hommes de la guerre sont revenus et sont devenus les hommes de la Paix, de cette Paix achetée au prix de tant de sang.

Oui, les 7 années qui nous séparent seulement de l’Armistice ont suffi pur nous faire comprendre. Si certains croient nous avoir accablés de charges presque insurmontables, ils se trompent. Ils ont au contraire redoublé nos forces et ranimé nos espérances. Ils nous ont enfin fait sentir la vanité des promesses et la nécessité de s’unir pour réagir énergiquement, définitivement contre l’oubli et l’égoïsme organisés et la France meurtrie, ayant secoué la torpeur dont elle était envahie, s’est ressaisie, redressée.

Camarades A. C., mutilés et réformés vous qui étiez, hier encore, couverts de gloire, honorés comme les sauveurs du pays, envers qui la nation tout entière a solennellement proclamé sa reconnaissance éternelle, vous êtes obligés de menacer pour faire respecter vos droits et réduits à étaler sur la voie publique la longue théorie des misères de ceux qui portent imprimée dans leur chair les atroces souvenirs de la guerre pour rappeler au Parlement que la guerre continue toujours à vous imposer des sacrifices immérités. L’oubli ? Comme il vous guette, vous rescapés de la tranchée ; mais vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas oublier les serments échangés au soir des batailles avec ceux qui ne sont pas revenus.

Ne tolérons pas cette injure consciente ou inconsciente à nos sacrifices. En effet c’est par vos sacrifices que vous avez sauvé de la ruine le Pays et les gens de l’arrière qui, privés de ce dévouement, auraient tout perdu. Prenons garde à ces symptômes et faisons-en notre profit. Nous avons pour nous la loi du nombre, imposons notre volonté ! Imposons notre volonté. Les serviteurs de l’Union fédérale des associations françaises que vous avez choisis pour vous défendre tâcheront de ne pas laisser aggraver vos deuils et de réaliser vos espérances. Il ne faut pas, sous prétexte de reprendre quelques pensions concédées à tort, remettre en cause toute la législation du 31 mars 1919.

Enfin, camarades, proclamons bien haut que nous sommes décidés à faire respecter la volonté de nos Grands-Morts tombés pour un idéal de justice et de droit et que les épreuves subies en commun commandent de poursuivre la victoire en commun.