UN POILU M’A CONTE

Chanson d’Argonne chantée par l’auteur sur le front.

Air : L’Etoile d’Amour.

I. – Un poilu ayant fait – et ce n’est pas un rêve –
Un séjour sur le front, m’a conté qu’il était
Une forêt célèbre où, sans repos ni trêve,
Depuis de bien longs mois, les nôtres se battaient.

Refrain :
Triste ou gaie tour à tour
C’est la forêt d’Argonne,
Où l’ canon crache et tonne
La nuit autant que le jour.
Un poilu m’a conté que là-bas, en Argonne,
On se battait toujours.

II. – Là, parmi les sapins, les hêtres et les chênes,
Ce ne sont que montées, descentes et ravins
Et les montagnes russ’ s de nos fêtes foraines
Ne sont à coté d’eux qu’amus’ ments de gamins.

III. - Là encore, les poilus aux créneaux d’ leurs tranchées
Vous font de ces poireaux, eu veux-tu, en voila ;
Ceux que leur fir’ nt jadis faire maintes aimées
Sont des heures d’ivresse à côté de ceux-là.

IV. – Ces poilus sont blagueurs et la moindre bourgade
Prend bien vite avec eux des allur’ s de cité.
Quand ils vous ont causé d’ Boureuille ou d’ la Chalade
Les nouveaux v’ nus font bien de n’ pas trop insister.

V. – Ils s’aiment et pourtant, chose des plus bizarres,
Ils s’engueulent parfois tels d’anciens charretiers.
Que voulez-vous, là-bas, les distractions sont rares,
Puis, c’est p’ t’ tre leur façon de s’ faire des amitiés.

VI. – Malgré le mauvais temps, la lutte meurtrière,
Ils n’ont guer’ qu’un souci, mais il est important,
C’est d’apprendre qu’un jour les hommes d’ordinaire
Out égaré l’ pinard et la gnole en même temps.

VII. – Mais la nuit est venue... Le bataillon roupille
Et si l’ rêve de chacun n’est pas toujours très pur,
La fumée du bois vert qui dans un coin pétille
N’en fait pas moins à tous comme un limbe d’azur.

MAURICE DOUBLIER
Argonne, 1915