LE VIEUX POILU

Chanson d’Argonne chantée par l’auteur sur le front.

Air : Le Vieux Voyou.

I. – Bouffarde sans cesse fumante,
Poète un peu à temps perdu,
Permettez les gas qu’ je m’ présente,
Ç s’ra vite fait : J’ suis l’ vieux Poilu !
Vieux par les ans, vieux à la guerre,
Les deux, au fond, n’ me réjouiss’ nt guère.
Dans la plain’, là-bas, en avant,
Dans la forêt sous les grands hêtres,
Il est peu d’ coins où, j’ nai maint’ nant
Un’ fois au moins traîné mes guêtres.

II. – J’ai patrouillé devant Boureuilles
Et fait le coup d’ feu à Vauquois ;
J’ vois aujourd’hui pousser les feuilles
De Rochamp pour la deuxièm’ fois ;
Je connais la moindre tranchée
D’ Bolante et d’ la Haute-Chevauchée.
J’connais Buzémont, les Merliers,
Et j’ai, sans qu’ l’All’ mand me réponde,
Vidé mon quart à Saralier
A l’indépendance du monde !

III. – Si je train’ quelque peu la patte
C’est qu’ j’ n’ai plus mes jamb’ s de vingt ans.
J’ai cependant l’ cœur et la rate
Aussi solides qu’au bon temps.
Sur la route quand je trébuche,
Mon bâton m’évite la bûche.
Triste, ,je m’ fredonne un’ chanson,
Les gas rigol’ nt sur mon passage,
J’en fais autant et d’ cett’ façon
Je n’ suis pas l’ seul que ça soulage.

IV. – Je sais éviter le scandale
Et pinarder sans me griser,
Le vin , c’est comme la morale,
Il ne faut pas en abuser.
Parfois, quand je n’ ai rien à faire,
Je lim’ des bagu’ s pour me distraire.
Je sais fair’ le jus comme bien peu
Et je connais, aux soirs de bise,
Le moyen de vous faire un feu
A dégeler une banquise !

V. – Bref, les gas, même dans le pire,
Savoir rester jeun’, tout est là,
Et cependant, je puis bien l’ dire,
J’avais rêvé autr’ chos’ que ça.
Mais dans mon cœur, tendre et sonore
Le rêve d’antan chante encore !
Puis, quand la Mort autour de soi,
A tout instant rode et conspire,
Le mieux, quand on l’ peut, croyez-moi,
C’est encor’ d’avoir le sourire.

Maurice DOUBLIER
Rochamp, Mars 1916.