EMILE DESPAX
1881-1915
Emile Despax est né à Dax en septembre 1881. Il a été tué à la ferme de Metz, en janvier 1915.
Il fit ses études au lycée de Bordeaux, puis vint préparer l’École Normale supérieure à Paris, au lycée Henri IV, à une époque où l’on croyait que l’Ecole Normale était la meilleure garantie de réussite dans les lettres.
Il fut refusé. Alors, il fit son droit. En même temps, il était secrétaire particulier d’un sénateur, qui devint ministre des Colonies, ce qui permit à Emile Despax, — tel est le jeu des impondérables, — de devenir chef du cabinet d’un gouverneur de l’Indo-Chine.
Il revint d’Hanoï en 1911, pourvu d’états de service suffisants pour être nommé sous-préfet à Oloron. C’est dans ce poste que la guerre vint le surprendre.

       
 

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Le sous-préfet   Emile Despax

 
 

Le sous-lieutenant Emile   Despax

 

Il partit en janvier 1915, sous-lieutenant au 49e d’infanterie. Le jour où il rejoignit, sur l’Aisne, son régiment, la compagnie à laquelle il était affecté se trouvait au repos ; le lendemain matin, à quatre heures, elle monta en première ligne. Arrivé dans la tranchée, Despax prit sa jumelle pour examiner à travers un créneau la tranchée adverse. Une balle ennemie l’abattit, le crâne traversé. Il repose dans le petit cimetière de Verneuil.
Il laisse deux livres : Au Seuil de la Lande, plaquette parue en 1903, et la Maison des Glycines, que le Mercure de France publia en 1905. Des vers, rien que des vers.
En 1924, une enquête a été ouverte : des écrivains ont été sollicités de dire quel était, à leur sens, le chef d œuvre inconnu ; la comtesse de Noailles a voté pour la Maison des Glycines.

Quand Emile Despax avait vingt ans, dans cette maison de la Crouts qui nous voyait, aux vacances, réunis tous deux, sous les pins landais qu’il chérissait et sur le murmure desquels s’est accordée la lyre trop tôt brisée, au bord de ces étangs sylvestres où son image se réfléchira toujours pour moi, il me parlait de la seule chose qu’il aura aimée, la poésie. Il me nommait les élus de son cœur : Bion, Sapho, Théocrite Méléagre de Gadara, Virgile, Racine, Chénier, cette Desbordes-Valmore pour laquelle il eut toujours un culte, le Leconte de Lisle du Manchy ; je m’en voudrais de ne pas ajouter à ces morts les noms de trois vivants : Mme de Noailles, Henri de Régnier, Gérard d’Houville.
Mêlons les qualités de tous ces inspirés, et nous aurons tout de suite une idée de la poésie d’Emile Despax. Mais dix couleurs diverses qui fusionnent peuvent en procurer une onzième, différente. Elle fut l’originalité de cet élégiaque. L’Amaryllis des Bucoliques et la Myrto du golfe de Tarente se réunissent pour devenir la Marylis de la Maison des Glycines.
On accède à la maison de la Crouts par un sombre sentier sablonneux marqué des trous « du sabot sec des chèvres ». Quand le temps est clair, on voit les Pyrénées, au fond de l’horizon, « dresser leur azur cru ». Tout près est le moulin de Lagardère,

Et, reflétant le vol en cercle des milans,
L’eau verte où les poissons luisants glissent et flottent.

Peut-être est-ce sur ce sentier que j’ai compris le mieux la leçon française, qui veut qu’avec d’aussi minces éléments on puisse faire un chef-d’œuvre.
Pierre BENOIT.

   
 

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La fiche du site Mémoire des hommes concernant Emile Despax, sous-lieutenant dfu 249e R.I. tué à Moussy

 

Je revois un réfectoire du lycée Henri IV, le jour de la Saint-Charlemagne, il y a plus de vingt ans, et dans ce réfectoire un jeune homme très mince, serré dans sa redingote de lycéen, qui récite d’une voix chantante, un peu traînarde, mais musicale, un poème que je trouve remarquable — j’avais quinze ans — sur la belle Aude et Roland : ce jeune homme s’appelle Emile Despax, et nous allons devenir très amis parce que nous jouons ensemble au foot-ball. Il me montrera des vers qu’il écrit en étude, car nous ne sommes ni l’un ni l’autre des élèves très réguliers, et il me racontera qu’il connaît des gens célèbres, Marcel Schwob, Moreno. Rachilde, Henri de Régnier… Je ne voudrai pas avoir l’air très épaté, mais je le serai tout de même.
Ah
charmant Despax, secrétaire fantaisiste d’un ministre des Colonies autrefois marchand drapier dans une petite ville de province, comme vous aviez raison de vous intéresser au poète Léonard, aux jolies femmes qui venaient solliciter le ministre, et aux graveurs allemands du XVIe siècle ! Votre petit bureau d’angle du pavillon de Flore, donnant sur ce magnifique jardin, on y venait l’après-midi parler de poésie, encore de poésie, rien que de poésie. Vous aviez des théories, des idées précises sur ce que l’on devait écrire, sur la façon d’écrire. Moi, je n’avais pas de théories, mais je vous disais de me lire des vers, et je m’étendais sur les canapés du gouvernement pour écouter votre accent toujours le même et votre voix timbrée me rythmer des vers, encore des vers, de longs alexandrins qui bercent. Le soir était comme un dahlia. — « Monsieur le Secrétaire Particulier ne recevra pas cet après-midi : il est pris chez le Ministre », telle était la consigne dès que j’arrivais ; et le garçon à gilet rouge me souriait, car il n’était pas dupe.
Et vous êtes mort, d’une balle au front, dans la tranchée, près de Soissons, quelques heures après être arrivé du dépôt. Je vois cela d’ici : l’imprudence héroïque, tout de suite, pour montrer qu’on n’est pas froussard et qu’on a le droit de porter un galon de sous-lieutenant sur la manche. Je ne vous approuve pas, mais je vous comprends. C’est la France, ça, et vous étiez Français, de toute votre élégance, votre charme de poète… Vous êtes mort à la française, en vous découvrant, la tête haute.
Louis THOMAS.

       
 

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Tombe d’Emile   Despax sous les glycines à Moussy

 

 

Tombe d’Emile   Despax sous les glycines à Moussy

 

BIBLIOGRAPHIE
Au Seuil de la Lande (Plaquette de vers hors commerce, 1903, épuisé).
La Maison des Glycines, poèmes (Éditions du Mercure de France, Paris, 1905, épuisé).).


 

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Présentation d’Emile   Despax à Moussy - Cette plaque émaillée présente deux extraits de correspondance inédite d'Émile Despax... Où se trouvent ces correspondances ?

 


 

LE RETOUR AUX GLYCINES
Plein de remous, l’Adour allait dans le soir triste.
La cloche du collège a monté dans le soir
Et gravi le coteau pesant des Lazaristes.
Le Boudigau faisait dans le vent un bruit noir.
L’heure où notre âme souffre et pleure est éternelle.
Il a pourtant suffi du passage d’une aile,
(Chauve-souris qui va, heurtant la nuit d’été),
De cette cloche au fond de cette obscurité
Et des sifflets enfuis qui, par instants, s’élancent
Des trains fous emportés à travers le silence,
Pour que, se réveillant soudain, mon cœur flottant
Comprît qu’il n’étreignait qu’un atome du temps,
Qu’une heure de douleur n’est rien, dans la durée
Des mondes bleus épris d’une course azurée ;
Qu’il valait mieux quitter pour un jour simplement
Cet orgueil de poète et ces douleurs d’amant
Dont tour à tour mon cœur s’illumine et se voile,
Pour rêver, ébloui d’immortelles clartés,
Et, loin des bois troués de pas humains, compter
Les pas de Dieu marqués dans le ciel des étoiles. 

Le silence se fit plus profond. Et je fus
Tout à coup, de nouveau, par les halliers confus,
Pareil au bois tout plein d’hésitations noires.
Alors, ô mon ami, j’ai béni ta mémoire.
L’eau près de moi brillait et j’ai revu le puits
Dans la cour, près du puits les portes des trois granges,
La maison, le bureau qu’embaumaient des oranges
Et le jardin de sable entre des rangs de buis.
Et je m’en suis allé vers l’ombre du village.
On devinait parfois des toits sous le feuillage.
Tous les chiens aboyaient au passage. J’allais.
J’ai passé la prairie aux osiers violets,
J’ai vu sur le chemin l’ombre du presbytère
Humblement s’allonger à mes pieds, sur la terre,
Et j’ai marché sur elle et je m’en suis venu. 

Maintenant, je suis là. J’ai posé mon front nu
Sur la pierre. Le vent, dans mes cheveux, ondule.
Rien ne vit plus dans la maison. On n’entend pas
Le moindre bruit. Pas même un chien. Pas même un pas
De servante ou le balancier d’une pendule.
Dors-tu sans un remords dans ta nuit, au tombeau ?
Mon ami, qu’as-tu fait ? Ta maison était belle.
O souvenir ! Il est cruel qu’on se rappelle.
En septembre, le soir, quand le ciel était beau,
Les étoiles pointaient aux grappes de la treille.
Cette maison n’est plus à ta maison pareille.
La pierre reste froide et me glace le front.
Mon ami, qu’as-tu fait ? D’autres hommes viendront
Boire et rire à la place où rêvèrent nos âmes.
Qu’as-tu fait ? Qu’as-tu fait ? La plus belle des femmes
Viendrait dorer ce seuil obscur de sa gaîté,
Que
son rire serait misérable, à côté
De la grande douleur qui t’accabla naguère.
Rien ici ne vit plus. Et j’ai froid sur la pierre.
La mort ne t’effraya jamais. O souvenir !
Tu disais : Il faudra, puisque tout doit finir,
M’en aller sans fermer moi-même ma demeure.
Mais, avec moi, que rien de ces choses ne meure.
O rêveur !
 Quelle nuit ! Rien n’y vit-il encor ?
Non, le bourg est baigné par la lune et tout dort.
Mais, là-bas, loin, le front dressé sur le ciel d’or,
Un homme, en sifflotant, s’éloigne sur la route.
Et moi je me souviens, hélas ! et moi j’écoute
L’ami, mort aujourd’hui, me parler de la mort. 

SOIR
Le soir est triste sur la source et sur la mousse ;
Il est le frère malheureux de l’aube douce,
Triste et doux à peu près de la même douceur,
Mais, orphelin qui n’a jamais connu sa sœur,
Le soir rosé a rêvé du rosé de l’aurore.
Il sent pourtant qu’il lui faudra mourir encore
Sans connaître l’amour de son grand baiser d’or.
Et le soir s’abandonne à la mort sans effort,
Et le soir s’abandonne à sa blonde agonie
Et les cloches disent pour lui leur litanie
Et le bois mêle à leurs prières sa rumeur.
O le soir qui jamais ne naît et toujours meurt ! 

A PIERRE BENOIT
Te voilà riche, ami, de l’odeur du pin noir,
De l’ombre du pin vert, de l’éclat du pin rouge,
Suivant qu’à l’horizon marin l’aurore bouge
Ou que midi s essouffle ou que tombe le soir.
Moi, j’avais bien Paris, l’Aisne et l’Oise françaises,
Le printemps frais, l’odeur agréable des fraises…
Mais, malgré la douceur de leurs rosés de mai,
Pour ceux qui, tels que moi, pleurent de trop aimer,
Il faut mieux, pour pouvoir endormir sa souffrance,
Que l’horizon charmant des collines de France.
Il faut de ces couchants si longs où les couleurs
Se
laissent envahir d’une douce agonie ;
Il faut, entre l’azur et l’homme, une harmonie
Où la douleur du soir parle à notre douleur.
Tu posséderas, seul, cet horizon d’Espagne,
Ces chants que dans la nuit les parfums accompagnent,
Cet infini de ciel, cet infini de mer,
Ces lacs où dort le vol des oiseaux de passage
Et, plus loin que le rauque et profond paysage
Des pins, la dune fauve et les golfes amers.
C’est
là que je suis né. C’est là, devant la lande,
Qu’il faudra, quelque jour, amis, nous retrouver,
Devant ces infinis qui font l’âme si grande
Que l’on ne sait plus vivre à force d’en rêver. 

Ici j’entends marcher si lourdement les heures
Que je sens mon cœur vide à mourir, et je pleure.
Ce jour fut morne, sourd, inquiétant et gris
Ma lampe veillera cette nuit sur Paris
;
La ville aux bruits heurtés se creuse de silence.
Mon livre est là, devant mes yeux. O patience !
O rêves ! O travail ! Espoir d’hier ! Revers
De demain !
 Mon ami, cher ami de mes vers,
Je n’irai même pas, ce soir, à l’heure bleue,
Regarder s allumer dans l’ombre la banlieue,
Où la Seine qui tourne et fuit à l’horizon
Laisse glisser sur l’eau ses feux, comme la pluie
Fait glisser son eau tiède aux vitres des maisons.
O soirs de solitude et de mélancolie !
Un tramway passe. Un fiacre roule… Ces départs ! 

Nous nous retrouverons, n’est-ce pas, quelque part,
Devant la mer, après ces mois de grande absence ?
Je te dirai : J’ai plus souffert qu’on ne le pense,
Plus que nul ne le sait, plus que nul ne la cru.
La vague sous nos pieds fera son bruit bourru.
Ce sera quelque nuit de marée et de lune
Radieuses. Et moi, me penchant sur la dune,
Je laisserai couler de mon poing, doucement,
Les grains silencieux pris à l’arène humide,
Pour qu’avec lui mes yeux et mon âme se vident
De l’orgueil du poète et des pleurs de l’amant. 

A UNE JEUNE FILLE
Je songe à vous. La lune est là. La lune écoute
Dans le soir attiédi des soupirs et des voix ;
Les cloches des troupeaux grelottent sur la route.
Etes-vous triste encor ? Vous pleuriez autrefois. 

Vous souffriez. De qui ? Peut-être de vous seule.
Vous pleuriez en disant qu’on ne vous aimait pas.
Le vent, qui fait voler les pailles de l’éteule,
Mêle à leur or léger le parfum des lilas.

L’hymne des tout petits emplit toute la lande.
Je vois votre profil sur le ciel clair et bas.
Ce silence est très grand, mais mon âme est plus grande,
Ce chant silencieux ne la remplirait pas.

Votre profil léger pesait pourtant sur l’ombre
Qui rampait en rongeant le bord des coteaux bleus.
Autour de votre front le ciel clair était sombre,
Et des étoiles d’or tremblaient dans vos cheveux. 

Vous souvient-il ? Vous souvient-il ? Vous étiez belle,
Et c’est pourquoi mon rêve est beau, ce soir, et doux.
Sur le peuplier droit dort une tourterelle.
Endormez-vous, tous mes regrets, endormez-vous. 

A LA MÊME
Dans le ciel vert le jour va naître,
Il fait très doux ;
L’aube blanchit votre fenêtre,
Eveillez-vous.

Voyez : la ligne des collines
Est d’
or, là-bas ;
Ecoutez au front des glycines
Et des lilas,

Ecoutez au profond des treilles
Et des roseaux,
Ecoutez toutes les abeilles
Tous les oiseaux.

 
La vie est là qui vous appelle
;
Voyez : tout luit.
La vie est là, la vie est belle,
Souriez lui.

 
Car pour vous, enfant, vont éclore
Au bleu du jour
Toutes les roses de l’aurore
Et de l’amour.

 

LE LAURIER
Octobre est riche encor de fruits et de rayons.
Le lézard azuré dort, au chaud, sur la haie,
L’alouette huppée au frais dans le sillon ;
Des muscats violets se rident sur des claies,
Et le vent des chemins chasse des tourbillons.
L’arbre a souffert l’hiver, la gelée et les gommes,
Pour te donner les fruits dont les rameaux sont lourds
Moi, j’ai souffert l’orgueil et le dédain des hommes,
Pour te donner aussi mon œuvre et mon amour.
Viens. Mon amour est mûr. Il faut que tu le cueilles.
Mais, pour l’œuvre, mon cœur na pas assez souffert.
Prends soin de ce laurier ; il faudra que ses feuilles
Couronnent, quelque jour, ce fruit de mon hiver.