Voici donc la suite du carnet de l'adjudant Sylvestre Martini du 173e Régiment d'Infanterie.
Je la consolais comme je pouvais et je me souviens lui avoir affirmé : « Maman, soyez rassurée, je reviendrai. Peut-être blessé mais vivant sûrement. Soyez certaine que nous nous reverrons à la fin de la guerre ». Je peux ajouter que j’ai tenu ma promesse [illisible], en juin 1916, ma sainte mère est venue me voir à Châtillon-sur-Seine, où j’étais soigné, elle m’a trouvé physiquement diminué certes puisque je venais d’être amputé d’une jambe, mais vivant.
En somme, ce sont les événements qui m’ont permis de tenir ma promesse faite à ma mère.
Je crois nécessaire d’ouvrir ici une parenthèse.
Contrairement à ce qui se passe ailleurs, dans toutes les familles – je ne tiens pas compte des habitudes admises dans les familles de la noblesse ou des grandes familles bourgeoises d’autrefois. Il n’y avait pas d’exemple dans le village d’enfants « vouvoyant » leurs parents. Nous étions les seuls. Cela ne nous gênait pas et nous ne faisions même pas le rapprochement. Nous devions cette habitude à notre mère. Déjà, elle-même employait le « vous » quand elle s’adressait à son père, notre grand-père maternel que nous avons bien connu car j’avais déjà plus de vingt ans quand il est mort. Jamais, ni mes sœurs, ni moi-même, à l’exemple de notre mère, ne l’avons tutoyé. Nous le voyions arriver à la maison presque tous les dimanches et les jours de fêtes venant de Ersa, petite commune à environ 8 km de Rogliano. Notre maman était née à Ersa. Notre grand-père maternel nous arrivait donc monté sur sa grande mule, appelée « Faja », une bonne bête très douce qui paraissait très attachée à son maître lequel avait pour elle les plus grandes attentions. Combien j’étais heureux et fier lorsque mon grand-père me permettait de monter sur le dos de sa mule et de la conduire tout seul comme un « grand ».

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Nous disions « vous » également à notre grand-mère maternelle que nous avons peu connue car elle est morte avant que j’aie atteint ma dixième année.
Notre maman nous avait habitués à employer le « vous » à l’égard de toute personne plus âgée que nous. Il n’avait été besoin d’aucune contrainte. Cela venait naturellement chez mes sœurs et moi-même.
Dans ma propre famille, tous nos enfants nous disent « vous » quand ils s’adressent à leur mère et à moi. Un jour, me trouvant dans un magasin d’Aix-en-Provence en compagnie d’une de mes filles, la serveuse s’est étonnée que ma fille me dise « vous » quand elle s’adressait à son père. En effet, c’est très rare et cela paraît parfaitement anachronique. Pour ma part, je considère que le « vous » employé dans les rapports entre les parents et les enfants ne signifie aucunement un manque d’affection, mais ajoute une nuance de respect, de déférence, à laquelle tout enfant doit à son père et à sa mère. D’autre part, le « tu » comporte une sorte de familiarité, presque « sans gène » qui ne me semble pas de mise entre personnes d’un âge très différent.
Cela mis au point je ferme la parenthèse.
Je me suis donc présenté à l’autorité militaire le lundi 10 août. Aucune observation ne me fut faite à l’occasion de mon retard. Venant du Maroc ce retard était explicable. Se trouvaient au bureau de mobilisation en même temps que moi plusieurs appelés appartenant à la réserve. Presque tous étaient plus âgés que moi, quelques-uns avaient plus de 40 ans.
Le 173e R.I. faisant partie du 15e corps d’Armée se trouvant déjà à la frontière, nous avons été affectés au 373e R.I. le régiment de réserve du 173e R.I. en formation.
La première opération a consisté à nous doter de tout l’équipement militaire indispensable. La tenue d’abord dont les beaux pantalons d’un rouge vif qui faisaient l’orgueil de l’armée française quand elle défilait pacifiquement dans les manifestations pacifiques. Dès les premiers combats, l’Etat-Major français dut se rendre compte que ces beaux pantalons rouges repérables de très loin attiraient fâcheusement les balles des fusils et mitrailleurs allemands et des obus des canons de l’adversaire. On décida donc de remplacer ces beaux pantalons rouges si dangereux par autre chose.
On ne transforme pas en quelques jours l’uniforme de quelques millions d’hommes. Je me trouvai sur le front depuis quelques mois lorsque la décision de supprimer le pantalon rouge fut décidée. On nous distribua en premier lieu des « salopettes »de toile bleue que nous enfilions par-dessus le pantalon rouge. Nous étions en hiver, cela offrait l’avantage de nous préserver un peu mieux du grand froid des régions de l’Est. Pour ceux qui comme moi venaient des pays chauds, c’était appréciable.