Suite des mémoires de Sylvestre Martini :
Cette longue digression m’a fait perdre le fil de mon histoire. Me voici donc revêtu du bel uniforme que j’avais déjà porté pendant les deux ans de service militaire que j’avais effectués au 141e R.I. de Marseille. On nous remit le sac réglementaire devant contenir, en principe, un minimum de linge de rechange, des vivres pour pouvoir subsister un ou deux jours, un paquet de pansement d’urgence. Accrochée au sac, se trouvait la fameuse pelle-bêche pliante qui devait permettre au fantassin de creuser le trou derrière lequel il devait s’abriter pendant le combat.
Douce illusion qui ne résista pas à l’application. Aucun soldat français, en cas d’attaque ennemie, ne réussit jamais à creuser, avec un pareil engin, un trou susceptible de le mettre à l’abri, si peu que ce soit (6), des balles ennemies et des éclats d’obus.
Les Allemands nous ont appris la bonne méthode. Avec de vraies pioches et des pelles – qu’ils n’étaient pas obligés de porter sur leur dos mais qui leur étaient fournis –ils creusaient des tranchées, plus ou moins profondes, à l’abri desquelles ils descendaient les pantalons rouges français qui s’avançaient groupés baïonnette en avant. C’est dans ces conditions que fut perdue, par l’armée française, la bataille des frontières en août 1914. Le 173e R.I. appartenant au 15 C.A. fut culbuté aux combats de Dieuze en Meurthe-et-Moselle. Il y subit des pertes très lourdes. Mon cousin Marien y fut fait prisonnier. Fort heureusement, il était parti en qualité d’infirmier. Il faisait donc partie du service de santé et, d’après les règles internationales en vigueur, il a pu bénéficier des règlements spéciaux accordés à tout le corps médical. Capturé par les Allemands et envoyé en Allemagne, en qualité de prisonnier, il n’y demeura que quelques mois. Il fut rapatrié en même temps que tout le personnel appartenant au service de santé. Il termina la guerre, en Corse, dans les bureaux du 173e R.I. L’Etat Major français ne pouvant avouer son impéritie répandit le bruit que dans la bataille des frontières, la défaite de l’armée française a été due principalement au 15e Corps d’Armée, dont faisait partie le 173e R.I., qui a cédé dès les premiers combats et a permis à l’armée allemande de prendre à revers toute l’armée française.
Cette calomnie fut largement répandue à l’arrière et pendant longtemps les militaires appartenant au 15e C.A. acquirent une solide réputation de lâcheté. C’est probablement à cause de cela, que mon régiment, le 173e R.I. fut, peu de temps après mon arrivée sur le front, détaché au 6e C.A. – un corps d’armée de l’Est – avec lequel mon régiment fit campagne pendant plusieurs mois.
Je reprends mon récit au moment où le 11 août 1914 j’ai reçu à Bastia l’équipement de guerre. Dès le lendemain de mon incorporation, mes camarades mobilisés et moi fûmes soumis à un entraînement intensif : marches, contremarches, exercices de tir au fusil, exercices à la baïonnette etc. En plein mois d’août, en Corse, même pour moi déjà habitué au soleil marocain ce fut particulièrement pénible. Bien que je fusse particulièrement sous-entraîné et malgré mon poids léger – moins de 50 kg sur la bascule – malgré aussi les lourds « godillots » qui me faisaient particulièrement souffrir, je mis mon point d’honneur à ne jamais « caler ». Les affaires allaient un peu mieux sur le front de guerre. La bataille de la Marne amena le recul de l’armée allemande qui s’était dangereusement approchée de Paris. Toutefois, le front de guerre demeurait sur le sol français. Le 173e R.I. avait subi des pertes telles qu’il a fallu lui envoyer des renforts. Ce fut ainsi que le bataillon du 373e R.I. de réserve, près d’un millier d’hommes fut désigné pour rejoindre, sur le front, le régiment d’armée active, le 173e R.I.
Ainsi que je l’ai déjà signalé l’unité à laquelle j’appartenais désormais était composée uniquement de réservistes dont ceux, assez rares, qui, comme moi, n’avaient pu répondre, pour des raisons diverses, à l’ordre de mobilisation le 2 août. La plus grande partie du contingent avait l’armée active depuis plusieurs années. La plupart étaient âgés de plus de 30 ans. Quelques-uns uns avaient dépassé la quarantaine. Je me souviens de quelques-uns uns qui avaient conservé une belle barbe grise. L’encadrement subalterne –sergents et caporaux –et même plusieurs officiers, était composé d’anciens militaires qui avaient quitté l’armée depuis souvent plusieurs années. C’était le cas du sergent, qui se trouvait à la tête de la section dans laquelle je n’étais que caporal, avait pris une retraite proportionnelle après une période de 15 ans dans l’armée active. Un bateau qui faisait la ligne de la Corse nous transporta dans la nuit du 14 au 15 septembre à Marseille où nous débarquâmes le 15 septembre de bonne heure à Marseille. Aussitôt débarqués nous nous dirigeâmes vers la gare Saint-Charles où un train spécial nous attendait. A partir d’ici, je me contente de recopier un carnet de route que j’ai commencé à tenir au crayon et que je suis parvenu à déchiffrer.