Lundi 21 Septembre
Nous sommes au village de Malancourt, en réserve. Le canon tonne ; nous restons équipés mais rien ne nous dérange ; vers 11 h. un aéroplane que nous supposons allemand survole notre position. Nous recevons l’ordre de nous tenir prêts à 6 h. [du soir].
Mardi 22 Septembre
Nous sommes partis à la nuit tombante ; nous marchons par des chemins détrempés et à travers des terres labourées où nos souliers collent. Après une heure et demie de marche nous avons traversé un petit bois au débouché duquel nous avons rencontré une sentinelle française. Nous nous sommes arrêtés en ligne déployée 50 m plus loin. Nous nous couchons et avec nos outils nous commençons à creuser une tranchée. On travaille vite car on a froid et on veut se trouver le plus vite possible à l’abri des balles, si vite que je commence à transpirer. On commande sac au dos à ma section et nous allons 300 m plus loin en petit poste pour protéger le génie qui va faire des tranchées. Nous nous couchons sur l’herbe grelottant de froid. Les tranchées terminées mous nous y portons et y passons la nuit. Rien de neuf jusque vers 9 heures un aéroplane allemand survole notre position à très grande altitude. Nous le voyons rentrer et une demi-heure après l’artillerie allemande nous envoie quelques obus tombés à une cinquantaine de mètres en avant de notre tranchée. Nous recevons un peu de terre mais nous n’avons aucun mal.
Vers 1 heure nos cuisiniers apportent la soupe. Chacun de nous se révolte car c’est le meilleur moyen de montrer nos positions à l’artillerie ennemie. Les hommes voyant la soupe sortent des tranchées malgré les recommandations des chefs. Le résultat ne se fait pas attendre : un obus éclate à 200 m en avant de nous. Chacun se terre mais trop tard. Les obus sifflent sur nos têtes et éclatent à notre gauche. Nous ne sommes pas à la [illisible]. Nous nous apercevons que c’est l’artillerie française qui tire sur nous. Notre adjudant veut quitter la position. On envoie un homme informer le capitaine ; en attendant, les obus pleuvent mais toujours trop loin de notre tranchée. Après deux heures d’angoisse, l’homme envoyé au capitaine revient disant que ce dernier a averti l’artillerie et qu’un capitaine d’artillerie va venir ici. En effet, les obus cessent de tomber sur nous et éclatent à 7 ou 800 m plus en avant non loin des tranchées allemandes. N’empêche que nous avons failli être tués par des balles françaises et de telles erreurs qui, paraît-il se produisent assez souvent, sont regrettables.
Mercredi 23 Septembre
On ne nous a pas relevés ; on nous a dit que les Allemands devaient nous attaquer pendant la nuit : la consigne était de résister coûte que coûte, qu’il fallait, au besoin, mourir sur place. Une autre compagnie se trouve à 1 500 m sur notre arrière. Le 3e de ligne ferait une contre-attaque sur la droite allemande. A la nuit tombante chacun se tait et se prépare au combat. On place les sentinelles et nous mettons baïonnette au canon afin d’être plus tôt prêts. Nous tirerons le plus que nous pourrons puis nous les recevrons à la baïonnette. Chacun est calme et attend. Je n’ai même pas d’émotion par contre nous avons froid sous la rosée de la nuit.
Par extraordinaire le ciel est clair.
La nuit s’est passée sans incident, à peine quelques coups de fusils de loin en loin, et le bruit du canon qui tonne sans cesse. A l’aube nos sentinelles signalent du bruit et des ombres en avant des tranchées allemandes. Nous faisons un feu d’enfer, les  Allemands ripostent, puis tout se tait. C’était sans doute une patrouille.
Le temps est beau ; le soleil se lève et se maintient toute la journée ; il était temps qu’il se montre. Il y a dans la journée de violents combats d’artillerie, surtout dans la matinée ; rien d’extraordinaire pour nous. Nous sommes demeurés accroupis dans la tranchée où l’on est fort mal. Je me plie en trois et ne puis bouger ; je ne sais comment je pourrai marcher quand il le faudra. Voilà deux nuits et deux jours que nous sommes ici. Nous relèvera-t-on ce soir ?