Jeudi 24 Septembre 1914
On ne nous a pas relevés. Rien à signaler jusque vers 9 heures du matin, heure à laquelle on nous a fait partir ; on bat en retraite, disait-on ; en effet, nous nous dirigeons d’abord vers le sud, mais aussitôt après nous reprenons la direction du nord qui nous rapprochait de l’ennemi. Ma compagnie se dirige vers les avant-postes et on nous fait coucher sur l’herbe, sur le flanc d’une butte de terre, il pouvait être 3 heures du matin. Une demi-heure après on s’aperçoit tout de même qu’il fallait nous abriter derrière des tranchées et pour cela il fallait en creuser. Les autres compagnies étaient terrées derrière nous ou à notre gauche dans des tranchées. On nous fait porter à 100 m en arrière et nous nous mettons à creuser la terre avec nos outils portatifs. On se dépêche car le jour approche et on veut se mettre à l’abri des balles. J’ai déjà devant moi une butte capable de m’abriter en m’enfonçant dans le trou que j’ai creusé. Mais je suis en sueur bien qu’il fasse très froid : je grelottais une demi-heure plus tôt. Notre tranchée étant terminée, on nous fait prendre nos sacs et on nous porte à 200 m plus à gauche dans des tranchées qui existaient déjà. Je les avais vues en passant, je m’étonne que nos officiers en ignorassent l’existence et qu’ils ne les aient pas vues comme moi. Peut-être n’y voyaient-ils pas bien clair ! En effet, dans notre marche nous étions passés près de l’état major de notre bataillon, une forte odeur de rhum m’est venue au nez ; plusieurs de mes camarades et notre adjudant l’ont remarqué également. Il faut avouer que les nuits sont très froides.
Nous aménageons la tranchée pour nous tenir aussi à l’aise que possible ; je pratique une banquette où je suis confortablement assis auprès de notre adjudant ; il fait jour déjà et le soleil commence à poindre. Nous occupons le bas d’une colline ou plutôt non car il n’y a que quelques ondulations de terrain et pas de collines proprement dîtes. Nos tranchées sont disposées donc au bas d’une de ces ondulations sur le flanc opposé à la direction de l’ennemi. Les tranchées sont fort mal placées car nous avons à peine 300 m de champ de tir ; un ennemi qui déboucherait sur la crête n’aurait que cette distance à parcourir, et en descente, pour nous charger à la baïonnette.
En face de nous, sur le flanc d’une ondulation absolument en face de l’ennemi se trouvent les tranchées de la 21e Cie. Le soleil est déjà haut dans le ciel et les hommes se promènent encore dans les tranchées comme si aucun Allemand ne se trouvait dans un rayon de 100 km. Or nous savons qu’il est tout près devant nous ; un bois que nous voyons très bien à environ 1 000 ou 1 500 m au plus est occupé par lui, peut-être a-t-il de l’artillerie. On ne voit autour de nous aucune autre troupe française, notre bataillon est seul. Pourtant notre adjudant nous dit que nous devons avoir la 29e division sur notre droite, mais personne ne la voit. Les hommes se promènent donc insouciants autour des tranchées. Le résultat ne se fait pas attendre : une détonation, un sifflement d’abord faible et qui va en s’accentuant passe au-dessus de nos têtes et un obus éclate à 20 m à droite des positions de la 21e Cie ; il est suivi d’un autre qui explose à quelques mètres à gauche de ces mêmes positions et les voilà repérées. Les obus se suivent, rapides, soulevant des trombes de fumée noire et de terre ; un d’entre eux tombe au beau milieu de la tranchée.
La position n’est plus tenable ; c’est sans doute une batterie de gros obusiers qui tire ; elle envoie parfois ces 4 obus à la fois ; il doit être 10 h du matin et en une demi-heure il doit être tombé sur la 21e Cie plus de cent obus. Les hommes sortent des tranchées et fuient en s’égaillant, les uns se dirigent vers la crête de la butte pour gagner l’autre versant, d’autres vont vers un bois qui se trouve sur la droite des tranchées, mauvaise idée. Les obus suivent d’abord les premiers, d’autres obus plus petits arrivent, c’est sans doute une autre batterie de canons plus petits qui tirent ; enfin des shrapnells s’en mêlent, le sommet de la butte et l’autre versant reçoivent leur part d’obus de toute grandeur et de shrapnells ; nous voyons un obus éclater au beau milieu d’un groupe de soldats qui fuyaient ; il doit sûrement avoir fait des victimes.
Il y a une trêve, on dirait que les canons sont fatigués ; notre tour va venir nous disons-nous ! Mais pourquoi notre artillerie ne répond-elle pas ? Un instant nous avons cru qu’elle se trouvait dans le bois derrière nous, mais il n’en est rien puisqu’elle nous laisse massacrer sans rien dire, sans doute, elle n’est pas là et nulle part autour de nous, nous sommes seuls et nous sommes fichus. Nous ne voyons pas trop comment nous tirer de ce mauvais pas.
La trêve ne fut pas bien longue : les détonations se font encore entendre, les boulets sifflent mais ils passent de nouveau au-dessus de nos têtes et ils vont éclater dans le bois ; obus et shrapnells tombent comme la grêle ; deux batteries tirent. Nous plaignons la ou les compagnies qui sont dans le bois. Nous sommes étonnés de n’avoir rien reçu. Nous ne tardons pas à nous rendre compte pourquoi : nous sommes en contrebas et cachés à l’ennemi par la crête de la butte. Nous nous gardons bien de lever la tête et nous demeurons couchés dans la tranchée.
Nous apercevons des cavaliers dans la vallée qui se trouve à notre droite : ce sont des Français qui sans doute viennent porter des ordres. En attendant notre première section s’est avancée en tirailleurs jusque sur la crête de notre butte et s’y est couchée. Pourquoi ce mouvement ?
Enfin, nous voyons des soldats qui se replient en colonne par un. C’est la 2e section dont nous reconnaissons l’adjudant qui la commande. Le sergent-major vient à notre tranchée et nous communique l’ordre du capitaine de nous replier par échelon sur Montzéville qui se trouve derrière nous. Les 1re et 2e sections ont commencé le mouvement. En attendant les obus allemands ne cessent pas de pleuvoir sur le bois derrière la crête où la 21e et la 22e se sont repliées. Notre section sort de la tranchée se déploie en tirailleurs et se replie au pas de gymnastique. Nous descendons d’abord dans le bas fond et nous commençons à monter l’autre pente. Nous étions à mi-pente lorsque 4 obus éclatent à 200 m derrière nous : ils nous étaient destinés, l’ennemi venait de nous apercevoir ; d’autres obus éclatent et se rapprochent tandis que le bois et ses alentours que nous laissons sur notre droite sont littéralement arrosés d’obus et de shrapnells. J’arrive sur la crête un des derniers ; toute une pétarade éclate derrière nous ; ce sont les mitrailleuses allemandes qui ont pris position et essayent de nous atteindre ; elles ne le peuvent heureusement pas car la plus grande partie de la compagnie a dépassé la crête. Oui mais il y en a une autre devant nous et si les mitrailleuses ne peuvent plus nous faire de mal, les obus ne cessent d’arriver par rangées de 4 à la fois de façon à balayer tout le terrain sur une certaine longueur. Le tir des allemands est toujours trop court bien qu’ils l’allongent d’instant en instant. Cependant un obus éclate à environ 3 m à ma gauche, un peu de terre précédée d’une bouffée d’air m’atteint, mais je n’ai aucun mal ; un autre arrive à environ 6 m à ma droite et un morceau de fer ou de plomb presque aussi gros que mon poing arrive à mes pieds. Je cours afin de me mettre hors de portée des canons ennemis ce qui arrive 500 m plus loin ; les détonations s’espacent derrière moi puis elles cessent tout à fait. Ce qui reste du bataillon est sauvé, mais en reste-t-il beaucoup ?
Je rencontre le fourrier de la 21e Cie, il me dit qu’au cours du bombardement du matin sa compagnie a eu 5 morts dans la tranchée. Le sergent me dit qu’un gros obus a éclaté à moins de 2 m de lui et qu’il n’a pas été atteint parce qu’un soldat se trouvait à ses côtés, qui l’a préservé mais qui, lui, a été tué. En route, je rencontre le capitaine commandant le bataillon, à pied avec quelques fourriers, ainsi qu’un sous-lieutenant de hussards : « Bonjour, mon capitaine », dit ce dernier en s’adressant au commandant de bataillon. Vous avez eu beaucoup de pertes ? –Non pas trop ! – On a donné l’ordre de retraite générale à 1 h ce matin mais on n’a pas trouvé votre bataillon ». J’ai filé sur ces mots. J’ai trouvé tout de même drôle qu’on ne trouve pas un bataillon qu’on a placé à un endroit donné.
En avant de Montzéville, les différentes unités se reforment et nous rentrons dans le village. Les derniers traînards regagnent ; quelques charrettes passent avec les blessés.
L’ambulance que l’on avait laissée à Malancourt a failli être faite prisonnière et n’a pu se sauver que parce que les Allemands ont hésité à entrer dans le village. Nous apprenons dans le cantonnement que l’ordre de retraite devant nous être communiqué a été remis à un fourrier qui n’a pas rempli sa mission. D’autre part un caporal-fourrier serait allé raconter au chef de bataillon commandant le régiment que notre bataillon s’était replié sans ordre et en débandade. C’était faux. Le commandant aurait fourni un rapport rectifiant les faits et aurait demandé que le caporal-fourrier en question soit traduit en Conseil de guerre. Le soir nous avons cantonné à Montzéville.