Vendredi 25 septembre
Nous avons passé la matinée à Montzéville sans être inquiétés. Vers 2 h de l’après-midi nous partons, pour creuser des tranchées, dit-on. Arrivés sur les lieux, il y a contr’ ordre, nous nous reportons à 500 m plus en arrière ; nous traversons un champ où nous avons de l’eau jusqu’à mi-jambe. Un aéroplane nous survole : c’est un français.
Le fourrier porte un ordre nous disant de nous mettre à la disposition du colonel Valdan, commandant le 55e, et nous partons. Nous nous arrêtons à Esnes. Ma compagnie est chargée de garder le village et d’en barricader les issues. Ma section fait trois barricades avec des charrettes, des faucheuses, des râteaux, des charrues, des poutres. Je suis chargé avec mon escouade d’en garder une et je passe la nuit à la belle étoile, sous la rosée et tout grelottant de froid. Il me semble que jamais de ma vie je n’ai senti froid plus vif.
Samedi 26 septembre
Nous passons la journée à Esnes. Depuis quelques jours le temps est beau ; aujourd’hui le soleil est particulièrement chaud ; j’en profite pour laver mon linge. Plusieurs aéroplanes survolent le village ; nous en reconnaissons de français mais il y a aussi des allemands. Dans l’après-midi, bombardement du village par l’artillerie allemande. Plusieurs bombes tombent sur la partie est du village, défonçant des toits ; aucun accident de personnes.
Vers 6 heures, nous sommes relevés par le 112e R.I. Il paraît que notre division, la 30e va à Dombasle prendre quelques jours de repos. Nous partons donc vers Montzéville : une demi-heure de marche. A Montzéville, on nous fait quitter nos sacs que doit transporter une des voitures mais on donne l’ordre d’enlever les outils, le campement, les cartouches, les vivres de réserve, tout le poids en somme ; les hommes sont très mécontents et il y a de quoi car ils aiment mieux traîner tout cela dans le sac que pendu n’importe comment cela les gêne et la fatigue n’est pas moindre. Notre bataillon est ramassé sur un terrain plat couvert de boue et parfois d’eau et on nous y fait rester pendant deux heures ; comme terrain de repos on pouvait mieux choisir. Il fait nuit et un froid de loup ; on ne peut même pas battre la semelle ; on se fatigue, on maugrée contre les officiers chaudement couverts ou dans des maisons surchauffées et voyageant en automobile. On voudrait partir. On part enfin ; marche extra rapide. On dépasse Dombasle et on s’arrête à Brabant – 18 km environ de marche. On est fatigué, on a sommeil. On s’entasse dans un cantonnement et on ne tarde pas à s’endormir.
Dimanche 27 septembre
Réveil à 5 heures. On crie « en tenue », on va partir tout de suite. On sort. Il n’en est rien. Le fourrier me dit que le capitaine lui a avoué n’avoir reçu aucun ordre de départ. Pourquoi alors ne pas laisser dormir des hommes qui n’ont pas dormi depuis plusieurs nuits et qui se sont couchés à 1 heure du matin après une marche pénible. Nous passons la matinée à Brabant où nous mangeons la soupe. Vers midi nous partons pour aller occuper nos tranchées. Nous traversons un vaste plateau où les Allemands ont pratiqué des travaux de campagne, ce sont de véritables chefs d’œuvre de sécurité. Des tranchées commodes et profondes, recouvertes de poutres, de planches et de terre. De loin en loin des postes de commandement où les officiers sont tout à fait à l’abri et où aboutissent des fossés permettant aux porteurs d’ordre de n’être pas aperçus. Nous arrivons enfin à nos tranchées. Elles valent mieux que celles que nous avons occupées jusqu’à ce jour ; peut-être notre génie s’est-il inspiré des allemands. Des troncs d’arbres sont tout prêts. Nous nous en servons pour recouvrir des tranchées ; je fais disposer sur celle de mon escouade des bottes de paille puis de la terre et enfin des branchages pour cacher autant que possible nos travaux à la vue de l’ennemi. Nous sommes parfaitement à l’abri à moins qu’un obus ne tombe dans la tranchée ; nous pouvons balayer tout le terrain devant nous. Le soir nous contournons le village de Récicourt à ½ heure de nos positions.