« Après quelques moments de repos on nous a replacés dans une autre ambulance un peu plus confortable – pas beaucoup plus – et nous sommes repartis par une route moins dure parce que pas exposée.
« Nous sommes arrivés, à la tombée du jour, à l’Hôpital de campagne de l’armée. C’était toute une série de très grandes tentes en toile. L’installation devait être aussi parfaite que possible pour l’époque.
« Aussitôt descendus des ambulances nous avons été pris en charge par des infirmières qui ont commencé par nous faire un peu de toilette nous en avions besoin. Ce qui s’est passé ensuite je n’en ai conservé aucun souvenir car je ne devais avoir qu’un tout petit reste de connaissance et de vie. J’ai appris par la suite que j’ai été opéré dans la nuit même. Cela a été ma première montée sur le « billard ». Il y en a eu bien d’autres après. J’ai su par la suite que le premier chirurgien qui m’a pris en charge était un professeur de la faculté de Paris qui avait le grade de commandant. Il est certain que je lui ai donné du travail et qu’il a dû mettre un certain temps, peut-être des heures pour me rafistoler. Pensez donc !
1° J’avais la jambe droite dans un triste état ; elle avait reçu de nombreux éclats, tellement que l’un d’eux a été oublié et il n’a été enlevé que bien plus tard – un mois après environ – à Châtillon-sur-Seine après mon amputation ; en outre la cheville de la jambe droite était broyée. On ne faisait pas de radiographie à l’époque. Quand il y avait un trou, on cherchait, quelque peu à l’aveuglette, l’objet qui l’avait fait.
2° Un éclat était entré dans le ventre, du côté droit, il avait eu la bonne idée d’aller se loger dans la hanche droite sans toucher aucun organe essentiel, un éclat intelligent en somme ! Toutefois il a occasionné une large et longue cicatrice.
3° Un éclat était entré dans l’épaule gauche, près de la clavicule sans la toucher, est passé sous l’omoplate sans abîmer ni l’os ni le poumon et il a terminé son parcours dans le dos à fleur de peau. Encore un éclat intelligent comme tous ceux qui m’ont frappé.
4° Un éclat avait atteint la joue gauche, juste en dessous de l’œil, il avait été se loger sous la peau du cou juste sous la mâchoire sans faire de gros dégâts. On n’a constaté sa présence que près de deux mois plus tard à Châtillon où il a été enlevé. Je l’ai conservé comme pièce à conviction.
5° Un éclat s’était logé dans le poignet gauche, à fleur de peau, sans briser le poignet.
6° Un autre, plus méchant, avait atteint la jointure de la phalange de l’index de la main gauche ce qui a amené le chirurgien à enlever la première articulation de ce doigt. Chose curieuse, les nerfs moteurs de ce doigt ont été préservés de sorte que je peux remuer ce doigt raccourci d’une phalange.
« Vous représentez-vous le travail que devait être le pansement de tout cela dans les jours qui suivirent la première opération ? Pour ma part, je n’en sais rien et pour une raison bien simple. On devait, à chaque fois, me replacer sur la table d’opération, sous anesthésie. Je me souviens cependant d’une chose, peut-être parce que cela m’a fait particulièrement mal et parce que l’anesthésie n’était pas totale : une longue mèche de gaze trempée dans de la teinture d’iode m’a été introduite dans le trou de l’épaule et faite ressortir par celui du dos comme si l’on ramonait une cheminée. Combien de fois ai-je été étendu sur le billard au cours de cette période ? Je l’ignore absolument, plusieurs fois assurément.