« On nous a mis dans le train en fin de journée. Ce n’était plus les trains de blessés du début de la guerre : des wagons à bestiaux – 8 chevaux 40 hommes. Le Service de santé militaire avait fait de gros efforts et apporté de grosses améliorations dans le transport des blessés. Pour ma part je me suis trouvé dans un compartiment de 4 couchettes absolument identiques à celui des wagons-lits de 1ère classe des trains actuels. Il y avait en outre un infirmier par wagon. Celui qui s’occupait de mon compartiment m’a dit, en passant : « On vous descendra à la station la plus proche où se trouve un hôpital ». Il avait jugé, sans doute, que je ne pouvais supporter un trop long trajet. Après avoir voyagé toute la nuit nous sommes arrivés en début de matinée en gare de Châtillon sur Seine où se trouvait justement des hôpitaux pouvant recevoir des blessés. La distance de Revigny à Châtillon n’est pas bien grande, mais la ligne de chemin de fer étant à voie unique, les trains se dirigeant sur le front avaient priorité sur ceux qui en revenaient. On m’a donc descendu dans un brancard sur le quai de la gare de Châtillon-sur-Seine.
« Ici, encore un souvenir. En même temps que moi a été descendu un blessé qui se trouvait, dans le train, dans la couchette au-dessus de la mienne. Il n’était cependant pas très grièvement blessé : il avait une blessure de la hanche mais il savait se plaindre. C’était un nommé Maillard, un fameux numéro, ancien braconnier : il se vantait d’aller braconner dans les bois de Maurice Barrès à Charmes en Lorraine. Il avait fait son service militaire dans les « Joyeux ». C’est tout dire. Nos brancards étaient placés sur le quai, l’un à côté de l’autre. A un certain moment Maillard me dit : « J’ai une soif de pendu, tu n’as pas quelques sous pour acheter un litre ? » J’avais enveloppé dans un mouchoir de poche attaché à mon poignet encore valide, ma montre bracelet et le peu d’argent que je possédais ; je lui réponds : « Prends ce qu’il te faut dans ce petit paquet ». C’est ce qu’il fit et il se fit apporter par un employé de la gare un litre de rouge qu’il but aussitôt après m’en avoir offert bien entendu. Bien entendu aussi j’ai refusé n’ayant besoin d’absolument rien que de repos et de silence.