Le lieutenant-colonel Emmanuel Dayet était né le 21 janvier 1860 à Lons-le-Saunier (Jura). Il est mort sur le champ de bataille de La Fontenelle le 27 janvier 1915. Trois lettres qu’un gradé du 133e avait envoyées à sa mère ont été publiées par le journal « Le Réveil Savoyard » du 14 février 1915.

 

     
 

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Les journaux ont annoncé la mort à l’ennemi du colonel Dayet, commandant le 133e régiment d’infanterie. La mère de l’un de nos amis veut bien nous communiquer trois lettres de son fils, qui a assisté à cette mort glorieuse :

 

29 janvier

 

« … Nous habitons depuis que nous sommes au repos chez un bon vieux qui a quatre-vingts ans et qui a fait, avec le 91e, la guerre d’Italie. De nombreux tableaux ornent sa chambre et c’est presque en pleurant qu’il dit que les Prussiens lui ont pris sa médaille…

 

« Ce n’est pas seulement, hélas, dans notre chère petite famille que je suis frappé. Que de deuils frappent mon pauvre régiment depuis quelque temps, dans cette horrible guerre de sape ! Hier encore, dans une malheureuse attaque, c’étaient 234 des nôtres qui tombaient sous les balles des mitrailleurs allemands ; à leur tête tombe notre colonel… Nous avons vu des choses que je ne puis écrire, mais que je n’oublierai jamais. Nous avons vécu une journée terrible.

 

Nous faisons des travaux pour retirer le corps de notre colonel, tombé l’autre jour entre les deux lignes Si nous réussissons, quelles funérailles nous ferons à ce brave frappé en tête de ses troupes, en partant à l’assaut. Il le mérite. Il savait qu’il allait à la mort. Sa place n’était pas là, mais il a voulu montrer par sa mort, bien des choses. Son corps étendu, entre deux lignes de tranchées, depuis plusieurs jours déjà, en dit plus long que tous les discours.

 

2 février

 

« Je reviens d’accomplir une heure de veille auprès du corps de notre colonel. Dans une grange que nous avons ornée de drapeaux et de branches de sapin, il repose sur un brancard et sa figure est éclairée par la lumière de deux bougies. Ses traits sont toujours énergiques et décidés, il est bien toujours le même que j’ai vu partir l’autre jour, le dernier de sa vie, son sabre d’une main, sa sacoche de l’autre, sans aucun galon, allant prendre une place qui n’était pas la sienne…

 

« Je vous ai écrit que nous cherchions à reprendre le corps de notre colonel. C’était une opération difficile, car il était tombé entre les deux tranchées, à vingt-trois mètres des nôtres, à six mètres de celles des Allemands. Après plusieurs tentatives vaines, on décida de faire appel à un volontaire.

 

« C’est un de mes amis, P. Seurre, qui fait partie de ma liaison, qui se présenta. Je ne vous parlerai pas de ma stupeur lorsqu’il m’annonça son intention et c’est avec une bien grande émotion qu’à la veille de son entreprise, je lui dis adieu et lui souhaitais bonne chance.

« Il s’y prit en deux fois. Le premier soir recouvert d’un drap blanc, se confondant ainsi avec la neige, il réussit à s’approcher assez près du corps. Il s’en trouvait à trois mètres lorsqu’une rafale de vent soulève le drap. Les Allemands s’en aperçoivent, tirent sur notre ami qu’ils manquent, criblent le linge et font rater l’affaire. Nullement découragé, Seurre veut recommencer. De nouveau, le lendemain soir, le voilà enjambant la tranchée. De la tète aux pieds, il est tout de blanc habillé ; par précaution, il s’est fait attacher. A la faveur d’un léger brouillard, il réussit à avancer rapidement. Du corps il est tout près. Maintenant il faut ramper. Lentement il avance en creusant un sillon dans la neige, qu’il rejette de chaque côté. Ça y est. Trois cadavres sont devant lui. Il s’arrête ; la neige a craqué. Des créneaux ennemis, à cinq mètres, il entend des chuchotements ; il devine des yeux qui cherchent sur la nappe blanche ; longtemps il reste là, écoutant : des sentinelles se soufflent dans les doigts pour se les réchauffer, d’autres frappent le sol de leurs pieds… Enfin, il se décide : il déroule la longue corde qu’il a apportée. Mais lequel des trois morts est celui qu’il cherche ? Doucement il soulève les corps, fouille les poches : une corne de commandement ! nul doute, c’est bien lui ; il l’attache solidement par la tête et par les pieds. Sa tâche est presque terminée. Mon ami alors se couche sur le dos, agite un peu la corde qui le relie à l’arrière et, salué par les salves des Allemands qui entendent un glissement, il se laisse tirer. Le colonel reste encore. On tire sur la corde. Le corps glisse, il approche, il va arriver à la tranchée, lorsque brusquement le câble casse. Les Allemands tirent toujours. Sans perdre le temps de réfléchir, Seurre réapparaît sur la tranchée, attache à nouveau le corps… La tentative a pleinement réussi. Depuis hier soir, mon ancien agent de liaison est caporal et proposé pour la Médaille militaire. »

   
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Monument de La Fontenelle, lieu du combat et tombe du lieutenant-colonel Dayet à Saint-Jean-d'Ormont

 

5 février.

« Aujourd’hui nous avons rendu les derniers honneurs à notre colonel. Toute la compagnie, des délégués de tous les bataillons y assistaient en tenue de campagne. Une messe fut dite et servie par trois prêtres soldats et chantée par les musiciens du régiment avec accompagnement de violons. Des discours furent prononcés par notre commandant, le général de brigade et le général de division. Ils rappelèrent la mort de ce brave officier, face à l’ennemi et présentèrent à sa veuve et à ses neuf enfants leurs témoignages émus de condoléances. La cérémonie fut touchante dans sa simplicité et l’émotion s’empara de tous les cœurs lorsque le drapeau déployé vint s’incliner sur la tombe.

« Notre colonel repose dans le cimetière du petit village de …, au pied de l’église percée de balles, au milieu de tous ses soldats qui comme lui sont morts bravement pour la Patrie. »