La visite officille a eu lieu fin juin 1915 et la photographie date du 29 juin1915 comme nous l'indique le journal de Maurice Barrès, publié notamment dans ses Chroniques, le violoncelliste se nomme André Benardel :

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Voilà Souchez sous les fumées blanches de nos projectiles. Nous regardons quelques instants comme ils arrivent à brefs intervalles et éclatent bien régulièrement. Mais nous ne pousserons pas plus loin. Nous revenons un peu en arrière et, franchissant la rivière, nous entrons dans ce qui fut Ablain-Saint-Nazaire.

L’orage du combat y est partout visible. Sa longue rue bordée de murailles sans toit et demi-écroulées, ses fenêtres, ses portes bouchées par des sacs de terre, racontent l’atroce lutte où, jardin par jardin, maison par maison, cave par cave, sous un enfer de mitraille, puis à coups de grenades, nous primes le village.

On s’est exterminé dans tous ces clos paisibles d’où les populations ont entièrement disparu. D’heure en heure, les Allemands aiment d’y envoyer des marmites. Nous y circulons comme dans un désert. Mais voici qu’au milieu des ruines, une mélodie profonde s’échappe. Nous nous arrêtons plus brusquement qu’au sifflement d’une marmite. Puis-je en croire mes oreilles ! C’est bien un air charmant et savant de violoncelle appuyé par un piano. Nous nous dirigeons vers la cave d’où il se lève. Nous frappons. On ouvre. Et là, dans la nuit noire, c’est un groupe d’une vingtaine de soldats. Le concert s’arrête. Le violoncelliste se nomme : « André Bernardel, soldat de deuxième classe et premier prix du Conservatoire. » Il nous présente son accompagnateur : « M. Georges Ferré, pianiste. » Il s’excuse de son instrument qu’il a construit lui-même avec une boite ayant contenu du macaroni. Et tout de suite les deux artistes reprennent l’Aria, de Jean-Sébastien Bach.

La douceur de cette musique faisait-elle songer ces soldats aux bonheurs dont ils se privent ? Des ténèbres de cette cave surgissaient-elles, les figures magiques portées par chacun d’eux dans son âme ? Un tel auditoire n’a rien d’attendri, de rêveur, non plus que les graves harmonies du vieux maître. Ce concert dans les ruines et sous les projectiles me rappelle ces tableaux où le peintre, ayant retracé les hauts faits des guerriers, nous montre au-dessus leurs ombres heureuses dans les Champs-Élysées.

Ces jeunes Français que nous venions surprendre avaient saisi l’occasion de se transporter dans un royaume paisible et d’écouter, en vibrant à l’unisson du génie, les idées sublimes que la vie maintient assoupies et que les circonstances héroïques laissent monter à fleur des consciences. Je ne pouvais voir le visage d’aucun de ces auditeurs, car seule une petite lampe électrique de poche projetait une faible lueur sur la partition devant les deux virtuoses ; mais je suis sûr de l’émotion surnaturelle qu’ils éprouvaient. Certainement qu’un jour, quelque artiste de génie, peintre ou musicien, voudra s’emparer de cette scène et nous rendre sensible tout ce que contenait cette chambre de musique dans les ruines d’Ablain.