Avec les « Souvenirs d’un combattant », de Roger Cadot, nous avons un témoignage fort intéressant d’un sergent puis adjudant au 360e R.I. qui est passé sous-lieutenant à la fin juin 1915. Etant à Ablain, Roger Cadot décrit le lieu où se trouvait le piano et dans quelles conditions l’infirmier Georges Ferré accompagnait le violoncelliste André Bernardel* qui jouait sur un instrument de fortune baptisé « boîte à macaroni ».

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Pages 219 et 220

La prise du chemin d’Angres à Souchez

Le 5e bataillon s'installa dans les caves d'Ablain, en réserve, le 6e bataillon occupant les tranchées. Le secteur conservait son aspect sinistre, mais l'ardent soleil de juin avait achevé de consommer les chairs putréfiées. Les morts des dernières batailles étaient secs et l’épouvantable odeur avait disparu. Les corps s’étaient définitivement agrégés à la terre sur laquelle ils étaient tombés et contribuaient à consolider les parapets. Dans la tranchée en U, un bras avec sa main au bout saillait encore de la paroi, comme pour barrer le chemin, et des cyniques, au passage touchaient cette main desséchée en disant : « Bonjour, ma vieille ! »

La nuit du 6 juillet et le commencement du jour suivant furent paisibles. Le commandant aimait faire venir au « Casino » Bernardel avec sa boîte à macaroni, ainsi qu’un infirmier du nom de Georges Ferré pianiste à ses heures. J'ai dit que les Allemands avaient installé un piano dans cette cave, on y pouvait donc passer quelques heures d'aimable façon, lorsque le roulement du service faisait peser sur d'autres la responsabilité de la première ligne. Le commandant Bouffard lui-même ne dédaignait pas de tapoter l'ivoire, et le capitaine Jaffrelot rehaussait la séance avec quelques gaillards refrains de garnison.

Quelques jours auparavant, le « Casino » avait reçu la visite d'hôtes illustres : Maurice Barrés, Louis Barthou, Stephen Pichon et Joseph Reynach**. C'était le lieutenant de Rozières qui l'occupait alors, mais, modeste, il ne s'était pas fait connaître. Barrés a conté cet épisode dans un article de l'Echo de Paris*** qu'il a consacré à François Baudry et à Pierre de Rozières, après leur mort. « Par une matinée de juin, écrit-il, avec trois compagnons, je circulais dans Ablain pire qu'un désert, longue rue dépecée par la mitraille, où venait encore à de longs intervalles un obus, et soudain voici que d'une cave s'élève un air charmant et savant de Bach, chanté par un violoncelle que soutient un piano. Nous frappons, on ouvre et dans la nuit noire, vingt soldats, amateurs et musiciens, nous accueillent, parmi lesquels mon compatriote, le fils d'un ami de ma jeunesse et qui ne s'est pas nommé ! J'en ai un bien grand regret, mais quelle preuve de l'excessive réserve de Pierre de Rozières, puisque je sais bien qu'il m'aimait. »

 * La famille Bernardel est une famille de luthiers français célèbre.

** Joseph Reinach.

*** Echo de Paris du 27 ou 28 mars 1917 ou 1916 [sic].