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Extrait du carnet de route de PIERREJEAN Fernand (Classe 1913)

agent de liaison au 3e bataillon du 91e R.I. lignes écrites sur le vif et dont le carnet est conservé intact depuis 1916.

Année 1916. Le 91e vient de quitter l'Argonne et se dirige au camp de Mailly. Après un séjour d'un mois d'entraînement à ce camp nous embarquons par chemin de fer et débarquons à Grandvillers (Oise) et cantonnons à Dargies Quelques jours plus tard nous partons à Gentelles et enfin à Cachy (somme) tout près de Villers-Bretonneux. Dana un bois se trouvent les avions chasseurs dont l'as Guynemer à qui j'ai serré la main. Quelques jours plus tard des camions nous transportent à la tombée de la nuit sur la grande route d'Amiens à Saint-Quentin ; nous la quittons après une douzaine de kilomètres pour aller vers le Nord, déjà nous apercevons les campements Anglais, les camions .nous laissent à quelques kilomètres: de Maricourt, sur un plateau entre Maricourt et Suzanne, il pleut à torrent.

Au jour nous apercevons 34 saucisses d'observation. 48 heures sur ce plateau nous allons sur un autre plateau dit « le Chapeau de gendarme » près du village en ruines de Curlu, nous repartons à l'arrière à Chipilly quelques jours et ensuite à Bray-sur-Somme.

6 jours après nous sommes à Suzanne, puis dans la même nuit, nous revenons à Bray-sur-Somme, le P. C. du 3e bataillon est installé dans un café tout près de l'église ; 4 jours se passent et à nouveau nous revenons à Suzanne. Nous nous demandons pourquoi nous tournons autour de ces villages.

Enfin nous allons aux carrières d'Halimbourg, endroit que j'avais reconnu de jour en compagnie du capitaine Nouvellet de la 11e ; le canon tonne, ça gronde, et pourtant 6 kms nous séparent encore des premières lignes, il n'y a pas longtemps que la bataille a fait rage ici car il y a des cadavres partout.

Voici les gaz. Nous mettons nos masques, au passage à Curlu une courroie de musette casse, les grenades qu'elle contenait explosent et quelques hommes de la 11e sont blessés.

Le 3e bataillon.est ensuite emmené par le commandant Pétin, en tête, au ravin de l'Aiguille. Je suis envoyé en ligne y conduire le colonel Messimy (ministre) qui commande un bataillon de chasseurs à pied.

Je vois que les ravages sont terribles. Sur une colline des silhouettes bizarres. Je m'approche et je vois une trentaine de couples Français-Allemands embrochés et restés debout dans un rictus affreux. Un Allemand à genoux les yeux fixés vers le ciel, un chapelet en main, semble implorer le Bon Dieu ; des remparts en zig-zag faits avec les cadavres entassés.

En parlant avec certains camarades qui pourtant ont fait la guerre aussi, il y en a qui m'ont traité de menteur lorsque je leur ai parlé de cela. Je ne crois pas avoir rêvé pourtant et en admettant que je l'ai rêvé sans le voir, il serait facile de se rapporter en 1935 où le journal « L'Ami du Peuple » a relaté les mêmes paroles que moi : ce journal a raconté la prise du bois Saint-Pierre-Vaast et justement le 7 octobre 1916.

L'organisation se fait à ce ravin, les abris se font rapidement, les foudres contenant l'eau venant de Combles sont gardés, des corvées d'eau sont organisées, un bidon par homme ; le ravitaillement est fait par une caravane de bourricots la nuit, les sergents-majors y viennent chacun leur tour, Bouboule, de la 3e C.M., Libert, de la 11e, Vermorel de la 10e, Chabannes de la 9e.

Et voilà que nous quittons le ravin de l'Aiguille, en route pour traverser la grande artère Péronne-Bapaume, à notre droite le village de Bouchavesnes, à gauche Rancourt, nous avançons dans un chemin creux en direction du bois de Saint-Pierre-Waast, puis dans un deuxième chemin creux.

Le P. C. du 3e bataillon est dans une ancienne sape boche, donc mal tourné. Le commandement : commandant Pétin, capitaine adjudant-major Salbert, adjudant de bataillon Gourdon, un observateur d'artillerie, un observateur infanterie (sergent-fourrier Sauveur, de la 11e, téléphonistes, etc…

La liaison, sous les ordres du caporal Hulin est au-dessus, dans un petit boyau ; là aussi est le caporal-clairon Menneret. Les obus arrivent de plein fouet sur la liaison et il fallut s'éparpiller. Je me rapproche de l'entrée de la sape et reste en haut. Je fus envoyé au poste du colonel et, en revenant, je dus m’abriter dans un boyau où la 11e était entassée. Notre 155 tire trop court, je bondis vers l'observateur et téléphoniste pour lui faire allonger le tir.

A 13 h. 45, une attaque est déclenchée sans préparation de l'artillerie. Nos poilus avancent sans courir, mais d'un bon pas, comme à une manœuvre, ver les lignes allemandes et la lisière du fameux bois est occupée. Spectacle émouvant et grandiose pour des spectateurs que nous sommes au P. C. du bataillon.

Attaque pleinement réussie. Les prisonniers nous arrivent en masse et sont dirigés vers l'arrière ; mais la tranquillité fut de courte durée. Les tirs de barrage commencent et un tonnerre se fait entendre. Les blessés commencent à essayer de se sauver vers l'arrière. Un obus entre dans la sape du commandant Pétin : 6 tués dans l'entrée. Je me trouve en haut, j'appelle et le commandant me répond : « Dégagez-nous ! ». En compagnie de quelques camarades, nous dégageons les cadavres de l'entrée.

Le lendemain, un autre obus arrive de la même façon ; encore 6 tués.

Le sergent-fourrier est blessé : un bras coupé et un éclat dans les reins. Il meurt au moment de nous quitter et je l'enterre sur place, aidé du caporal-clairon Menneret. Le bois est pris, mais quel carnage ! A tel point que Viaud, de la 11e (Gégène), bien connu, a nommé la bataille « le 7 octobre, jour de boucherie ».

Et ce fut la relève. Le pauvre 3e bataillon était bien déplumé. Il fut rassemblé dans un petit bois où nous fûmes bien restaurés, puis de là, à Cerisy-Gailly, où nous pouvons nous remettre des fatigues de la bataille..

Il fut question que le 91e porterait le béret noir et en lettres d'or « Saint-Pierre-Vaast ». Mais était-ce un canard ? On n'en parla plus. Le 91e fut dirigé sur Conty et puis ce fut le beau voyage en Afrique du Nord, voyage trop court, puisque 4 mois étaient écoulés que nous repartions vers Saint-Quentin.

Le souvenir du 91e ne s'effacera pas de ma mémoire et je rends hommage à tous les anciens du 91e et je rends de temps à autre visite aux anciens qui sont restés à Avocourt, à Bouchavesnes, à Soupir et d'autres dont les noms m'échappent.

P.-S. — Je m'excuse, de n'avoir pas donné de dates exactes dans tout mon récit, mais cela a été fait avec intention au cas où j'aurais  été fait prisonnier.

Pierrejean Fernand, exigent de liaison, 3e Bon.