A l’automne 1914, le Haut-Commandement avait envisagé la descente sur Colmar par la vallée de la Fecht, mais en assurant au préalable son flanc gauche par la possession de la Tête des Faux et de la côte de Grimaude (roche des Corbeaux) qui commandent les cols du Bonhomme et du Louchpach et, vers le Sud-Est, tout le Val d’Orbey. Seule, la Tête-des-Faux fut enlevée, de haute lutte, le 1er décembre, par le 28e B. C. A. du Lt.-Colonel Brissaud-Desmaillet.

A la veille de l’hiver il était impossible de monter une opération de grande envergure, en raison des difficultés de ravitaillement (exclusivement à dos de mulet, par Fraize ou Gérardmer, par delà la crête maîtresse des Vosges ; un coup de main par surprise eut été toutefois possible jusqu’en janvier 1915, ce que proposait de faire le Lt.-Colonel Brissaud-Desmaillet en décembre sur le Rain-des-Chênes. Nous occupions en effet le Reichacker, Stosswihr, Hohrod, Hohrodberg, le Barrenkopf, l’ennemi occupant seulement devant nous, au nord de la Fecht les sommets du Linge, du Schratz et la route du Hohneck par de petits postes avancée jusqu’aux lisières boisées. Le général de Pouydraguin a précisé depuis que le coup de main envisagé par le Lt.-Colonel Brissaud-Desmaillet avec deux Bataillons sur le Linge était en effet seulement possible à ce moment-là.

L’ennemi prit les devants en attaquant violemment du 19 au 24 février 1915 de part et d’autre de la Fecht, à l’ouest de Munster, pour nous rejeter vers les sommets et couper nos communications vers la Schlucht. Nous n’avions alors, sur un front de 10 km, qu’une seule brigade (Passaga) de quatre B. C. P. et 2 Btns territoriaux. Nous dûmes finalement abandonner le Grand Reichacker, Stosswihr, Hohrod, Hohrodberg et le Barrenkopf, d’ailleurs simple succès tactique pour l’ennemi, laissant intactes nos communications de la Schlucht, mais devant sérieusement nous gêner, plus tard, lors des attaques du Linge.

Après février, l’ennemi durant les mois de mars, avril, mai et juin renforce inlassablement son front en réquisitionnant même la population civile, mais les couverts forestiers très denses nous interdisent toute vue.

Fin juin nous faisons face à un massif solidement organisé sous bois, précédant un mouvement de terrain, le Rain des Chênes, boisé lui aussi et truffé d’artillerie. Le Général de Maud’huy, cdt la 7e Armée (des Vosges) avait prescrit l’aménagement de tout le secteur en vue de l’offensive : le Lt.-Colonel Brissaud-Desmaillet, secondé par le Lt.-Colonel Messimy entreprenait immédiatement avec méthode et célérité ce formidable travail que menait à bien sa 3e Brigade(14e, 30e, 54e, 70e), cependant que se déroulait la Bataille de Metzeral. L’opération devait être confiée au Général de Pouydraguin, cdt la 47e Division qui, après une reconnaissance approfondie de tout le secteur, et se souvenant des difficultés rencontrées dans la région de la Haute-Fecht, donna au général cdt la 7e Armée, un avis nettement défavorable à la manœuvre projetée sur Munster par les forêts du Linge avec des effectifs si réduits. Le Général de Maud’huy proposa donc au Haut-Commandement de confier l’opération Linge-Schratz-Barrenkopf à une division de formation nouvelle, (mise à la disposition de la 7e Armée par le Général Dubail), la 129e, aux ordres du Général Nollet, l’actuel Grand Chancelier de la Légion d’Honneur, et comprenant la 151e Brigade (de Susbielle) avec les 297e, 357e, 359e R. I. de réserve à 2 Btns, la 5e Brigade, Bleue (Trouchaud), avec les Btns de Marche de la classe 15, les 106e, 107e, 114e, 115e, 120e, 121e B. C. P. avec, en renfort provisoire, la 3e Brigade (Brissaud) avec les 14e, 22e, 30e, 54e, 70e B. C. A., soit 17 Btns avec 9 Btns en réserve, le tout soutenu par une artillerie de 236 pièces de tous calibres dont 98 lourdes.

Deux secteurs d’attaque : le premier (Linge et Schratz), longue crête boisée dépassant légèrement 1 000 m. d’altitude et dominant le Col de Wettstein de 200 à 300 m. et séparée par le Collet du Linge où passe la route du Hohnack et des Trois-Epis. Le second (Barrenkopf), moins élevé que le Schratz et séparé de lui par un ensellement dénudé, la Courtine. Au sud du Schratz, près de la Courtine, deux carrières à ciel ouvert seront le théâtre de combats acharnés. Le Barren, boisé au sommet est séparé, vers le Sud, d’une crête rocheuse, le Kleinkopf, par un petit Collet. Nos bases de départ sont dans les prairies vallonnées du Combekopf et du Glasborn, découvertes et dominées de haut par l’ennemi.

La 7e Armée avait initialement envisagé une action simultanée sur l’Hilsenfirst en direction des avancées du Petit Ballon (Kahlenwasen), préludant à une progression ultérieure de part et d’autre de la Fecht. La pénurie d’effectifs disponibles ne permit qu’une petite diversion au Reichacker. Au Linge, position de premier ordre, 3 Divisions Bavaroises engagèrent successivement 7 Brigades. Les opérations furent, en raison du mauvais temps, reportées du 8 juillet au 12, puis au 18, enfin au 20 juillet.

A 14 h. après une sérieuse préparation d’artillerie, le 22e B. C. A.. fonce à-droite sur le Barrenkopf ; il est, de face et de flanc bloqué net par des mitrailleuses et perd son chef, le Cdt Richard. A gauche, les 14e et 54e abordent le Linge, le 54e (Capit. Touchon, l’actuel Gouverneur de Lyon) atteint le saillant S.-O. du Linge, fait un à droite, escalade le Schratz, mais se voit arrêté sous bois par des mitrailleuses sous blockhaus. Le Capitaine Touchon est légèrement blessé. Le 14e B. C. A. est à son tour bloqué, à la lisière Ouest des bois du Linge. De ce fait il faut renoncer à l’attaque centrale prévue sur la Courtine. Le 21, relèves indispensables. Le 22, reprise des attaques. A droite, au Barren, les 106e et 120e Btns, appuyés par des éléments des 70e et 22e, débouchent magnifiquement à 10 h. 30, mordent sur le Barren et disparaissent sous bois, mais, là encore, ils sont décimés et rejetés sur leurs bases par les feux des blockhaus camouflés. A gauche, 2 Cies du .70e progressent laborieusement dans les bois du Linge sans pouvoir atteindre le sommet. Le 26 juillet, à 18 h., les 14e et 30e attaquent le Linge avec furie ; le 30e coiffe le sommet et le 14e s’empare du Collet. L’ennemi évacue le Schratz, mais le réoccupe immédiatement avant nous.

L’artillerie ennemie réagit violemment sur la prairie de la ferme Combes, le Hœrnleskopf et tous nos arrières.

Le 27, exploitation de notre succès : la 5e Brigade prendra le Barren et le Schratz de front ; la 3e, démarrant du Collet, avec 1 Btn du 159e R. I. et le 121e B. C. P., enlèvera le Schratz du Nord au Sud. L’ennemi prend les devants, à 3 h et à 8 h. Nous repoussons ses attaques à la mitrailleuse et à la grenade et subissons ensuite jusqu’à 10 h. un effroyable bombardement général du secteur. A ce moment, 3e attaque allemande, du 14e Btn de Chasseurs Mecklembourgeois (de Colmar) et d’un Btn de la Garde, qui se brise sur nos intrépides Bataillons Bleus. A midi, quatrième attaque ennemie, quatrième échec. Après une accalmie relative, notre 5e Brigade, à son tour, renforcée par le 15e B. C. P. attaque le Schratz et le Barren. Les 115e et 120e B. C. P. prennent pied sur le Schratz, le 15e s’empare du Barren ; dans la soirée, nos éléments du Schratz, contre-attaqués, sont rejetés, et le 15e, jugé trop en l’air doit, la mort dans l’âme, se replier par ordre. A 15 h. 30 le 121e, partant du Collet du Linge, essaie de gagner le Schratz ; il est cloué au sol par des mitrailleuses. Dans cette seule journée 4 contre-attaques allemandes et 3 attaques françaises avaient déferlé sur les trois objectifs disputés, Linge, Schratz, Barren. Résultat minime de part et d’autre. Nous fîmes cependant de nombreux prisonniers et prîmes une section de mitrailleuses et 280 fusils. Le Lt.-Colonel Messimy était blessé.

Le Haut-Commandement, très occupé ailleurs, ne peut envoyer de renfort; de plus, la 129e Division doit être retirée le 20 Août.

Après les 5e et 15e Btns venus de la 66e Division, la 2e Brigade (Passaga) comprenant les 11e, 12e, 51e et 52e B. C. A., venant de la 47e Division, va entrer dans la fournaise. Les attaques reprendront le 29 juillet, alors que nous tenons le Linge et le Collet du Linge, n’avons pu nous maintenir sur le Schratz et avons dû évacuer le Barren par ordre, le 27.

A 15 h. 12, la Brigade Brissaud, avec le 5e, Cdt. Barberot qui s’est déjà distingué à l’attaque du Piton 830 avec le 1er Btn du 133e, aborde le Schratz par le Nord en partant du Collet du Linge. La Brigade Trouchaud aborde le Schratz par l’Ouest et au Sud, avec les 15e et 120e B. C. P., et le Barrenkopf, avec le 11e B. C. A. Aucun résultat appréciable. Le 5e, en légère progression est marmité puis, contre-attaqué, en vain d’ailleurs à 16 h., 17 h. 30 et 20 h. Au Barren une organisation bétonnée, camouflée, intacte, interdit au 11e d’atteindre le sommet. Le 30 juillet, calme réciproque. Le 31, reprises furieuse des attaques qui se poursuivent sans répit les 1er, 2 et 3 août. Au Schratz, les 5e et 27e, au Barren les 12e et 15e mordent peu à peu sur les positions, mais se heurtent finalement à de nouveaux blockhaus que nos observateurs n’ont pu déceler et que, de ce fait, notre artillerie n’a pu réduire.

Le Colonel Brissaud-Desmaillet reçoit alors la direction de l’ensemble des opérations Linge-Schratz, avec 11 Btns. L’attaque se monte avec :

1 groupe de droite, Cdt. Dussauge (15e, 115e, 3 Cies du 27e) ;

1 groupe du centre, Cdt. Barberot (5e et 2 Cies du 54e) ;

1 groupe de gauche, Cdt. Chenèble (106e, 121e et 7e Btn du 359e R. I.)

Réserve : 14e et 30e, 2 Cies du 51e et 1 Cie du 27e.

Le 4 août, matinée calme, puis à 10 h. 30 bombardement décimant les 106e et 121e que le 30e doit renforcer. A 16 h. 30, attaque d’infanterie allemande sur Linge et Collet et prise du blockhaus du Linge et des tranchées voisines de l’Ouest. Le Cdt. Barberot est tué ; les 5e et 27e reprennent laborieusement l’entrée du Collet. La situation devient sérieuse. Le bombardement a été l’un des plus formidables sur le front de la 7e Armée. Le Général de Maud’huy ordonne de tenir coûte que coûte et promet des renforts. Le 5 août, à 17 h. après un nouveau pilonnage, l’ennemi s’empare du blockhaus du Collet ; le Capitaine Touchon avec 2 Cies du 54e le reprend et progresse le long de la crête jusqu’au blockhaus du Schratz, mais sans pouvoir l’arracher. Le 6 août, le Colonel Brissaud-Desmaillet, exténué par 17 jours de combats surhumains est relevé par le Colonel Goybet, Cdt. la 81e Brigade.

Le Général Nollet, dont la Division doit être relevée le 20 août, désire reprendre les attaques avec des troupes fraîches, mais l’ennemi le devance le 7 par deux violents assauts sur le Schratz et le Collet du Linge, qui sont repoussés, de même le 8 à 17 h. 30. La route de la Schlucht est bombardée avec du 420 sur voie ferrée, mais les chemins muletiers sont excellents et la brèche est réparée en 15 jours par notre Génie. Le 18 août, le 11e B. C. A. enlève le blockhaus du Linge, mais il en est délogé dans la soirée et le Général Nollet reçoit enfin l’ordre de monter une attaque d’ensemble sur un large front et non une action fragmentaire. Le 22 août, après une préparation d’artillerie soignée, le 29e B. C. A. coiffe le Schratz et le 23e enlève le blockhaus du sommet du Barren ; une contre-attaque le lui arrache ; il se cramponne à la tranchée allemande quelque mètres en arrière. Finalement nous tenons le Collet du Linge, la crête militaire du versant ouest du Schratz et du Barren ; l’ennemi tient celle du versant est. Entre elles, s’étend un terrain lunaire, bouleversé, dantesque. L’offensive est arrêtée. Munster, objectif convoité par le rabattement à travers les forêts boisées du Linge, n’est pas libérée ; la crête Linge-Schratz-Barren n’est que fragmentairement occupée.

Entre le 20 juillet et le 25 août seulement, nous avons perdu 176 officiers et 9 185 hommes dont 18 officiers et 556 hommes au Reichacker. L’ennemi a beaucoup souffert (3 divisions et demie). Plus de mille cadavres furent identifiés par la suite, abandonnés par lui devant nos lignes. La 47e division relève ensuite la 129e , retirée du front, et doit, du 31 août au 16 octobre, subir de très violentes réactions allemandes. La lutte continue, quotidienne, acharnée, sanglante, jusqu’à ce que l’ennemi, se rendant compte de l’inanité de ses efforts, cesse finalement toute activité. Désormais, de part et d’autre, toute idée d’offensive est abandonnée. Le front des Hautes-Vosges va se stabiliser après un ultime coup de tonnerre à l’Hartmann les 21 et 22 décembre.

Tels sont les faits dans leur trop bref exposé, dans leur brutale éloquence chronologique.

Qu’en conclure ? L’ennemi bénéficiait d’une incontestable supériorité de moyens effectifs, artillerie, minen ; son ravitaillement, par téléfériques directs que le terrain permettait d’installer, était mieux assuré que le nôtre par mulets. (Et qu’aurions-nous fait sans nos braves « miaules » ?) Etant donné l’étendue du secteur, il était impossible à notre artillerie de neutraliser tous les observatoires adverses. Nos attaques, venant de la Ferme Combe avaient à traverser, sous le feu, des prés dénudés, et à subir ensuite de violentes contre-attaques organisées sur les contre-pentes. Finalement, l’ennemi conservait la crête, la ligne française passant immédiatement au-dessous et au plus près de cette crête. Si nos lignes étaient alors à l’abri de l’artillerie ennemie, elles étaient, par contre, soumises à l’action constante des minen et leur rapprochement des lignes allemandes explique le caractère acharné, presque individuel de la lutte, à coups de grenades, allant souvent jusqu’au corps à corps. Enfin, l’ennemi disposait au Linge d’une organisation remarquable, d’abris bétonnés et cimentés, d’un confort, appréciable à cette altitude, eau courante, électricité, etc. qui fait honneur aux qualités d’ordre et de discipline de l’armée allemande, mais que, trop éloignés de nos arrières, et toujours en préparation offensive, nous ne pouvions réaliser chez nous.

Les combats du Linge ont soulevé l’admiration des Allemands qui ne nous ont pas marchandé leurs éloges pour le cran et l’endurance dont firent preuve nos troupes. Ils ont interdit à l’ennemi toute progression vers la crête maîtresse des Hautes-Vosges. Par leur sacrifice tous les combattants du Linge, sans distinction d’Arme ou de services, Artilleurs, Sapeurs, Territoriaux, Brancardiers, Ravitailleurs, Agents de liaison, Diables Rouges et Diables Bleus, ont rendu doublement française la terre d’Alsace si chèrement rédimée.

Ils ont bien mérité de la Patrie.

Raymond SPONY

(2e, 11e, 4e)